Loujkov, colosse aux pieds d’argile

Le 28 septembre 2010, Iouri Loujkov, maire de Moscou depuis 18 longues années, a été limogé par le président de la Fédération de Russie, Dmitri Medvedev. Selon les dires du président, ce limogeage fait suite à une perte de confiance, la confiance étant bien sûr la base des relations qui devraient unir les hauts fonctionnaires au dirigeant suprême.

Certains, ici en Europe, ont cru y voir ce qu’ils appellent « la verticale du pouvoir », métaphore utilisée pour dépeindre un régime qui se vaudrait totalitaire, et qui n’aurait rien à envier à l’URSS de Staline. Ces allégations sont dépourvues de sens, l’ex-maire de Moscou étant un intrigueur convaincu, s’étant enrichi personnellement alors que la Russie s’enfonçait dans la décadence, la violence et la misère sous l’ère de feu Boris Eltsine. Sachant saisir sa chance au bon moment, il fut nommé maire dès 1992, et s’empressa de suite d’accorder des marchés publics à des promoteurs privés, ayant reçu des pots-de-vodka en contrepartie, ce qui va de soi. Tel Al Capone, il sut avoir le talent nécessaire pour maquilleur toutes les preuves possibles, et bien que sa malhonnêteté était notoirement acceptée, elle ne fut jamais prouvée. Sa femme, qui est, par le plus grand des hasards, la femme la plus riche de Russie, aurait également bénéficié des faveurs de son charmant mari, la société de construction dont elle dispose jouissant d’un capital avoisinant les 1 milliards 400 millions. Alors que la crépuscule s’annonçait indéniablement sur la Russie Eltsinienne, trop corrompue que pour être viable, il décida de créer son propre parti dans le but ultime de se présenter aux élections présidentielles de 2000. Il était alors le grand favori. C’est ce moment que choisi Vladimir Poutine pour venir crever les écrans dans toutes les isbas de Russie. Homme venu de nulle part, inspirant la confiance, promettant de restaurer la grandeur d’un pays qui était humilié depuis une décennie, il conquit immédiatement les cœurs. Sa fermeté à l’égard des parasites qui gangrénaient la Russie lui assurait un soutien populaire indéfectible, comme en témoignent les sondages. Frustré de se faire voler la vedette par ce nouveau venu, Loujkov se retira donc quelque peu de la politique fédérale pour se concentrer sur les affaires de son domaine, Moscou.

Durant son règne de 18 ans, record de longévité que même les grands-princes de Moscou sortis tout droit de l’époque tsariste n’ont su battre, il s’opposa ouvertement à la constitution, transpirant pourtant de tous ses pores la démocratie et répondant aux exigences européennes les plus concises. Pour limiter l’exode des populations rurales, qui ont tendance à venir s’entasser dans la périphérie de ce que les Russes appellent la Troisième Rome, l’accès aux logements de la ville fut tout bonnement conditionné à un enregistrement, qui était loin d’être une simple vétille que l’on écarterait d’un revers de main. Ainsi, les Russes voyaient encore une fois leur liberté rongée… Après une longue bataille juridique, les défenseurs de la Constitution et de la liberté obtinrent cependant que l’enregistrement ne soit plus nécessaire pour les courts séjours, et que les modalités d’enregistrement soient simplifiées. Signalons cependant que cette abomination n’est pas le produit de l’imagination de Loujkov, les autorités soviétiques y ayant déjà eu recours pour les mêmes raisons.

Iouri Loujkov se démarqua notamment le sens tout particulier qu’il apporte au mot « démocratie ». Les manifestations contre sa personne étaient régulièrement interdites, des concerts d’artistes dits « subversifs » étaient annulés, les mouvements homosexuels étaient sévèrement réprimés… Loujkov, certain de sa toute-puissance, agissait à Moscou en maître….

Les événements des derniers mois ont précipité l’homme de 74 ans à la retraite. En effet, ivre de son omnipotence Moscovite, il osa aller à contre-sens de la politique extérieure du pays. S’acoquinant avec Loukachenko, le président Biélorusse, parfois qualifié de dernier dictateur d’Europe, Loujkov s’est attiré les foudres des autorités fédérales, pour qui Loukachenko est tombé en disgrâce, encore une fois à cause de l’épineuse question du gaz. Le maire Moscovite cru bon de soutenir Loukachenko, enlevant de cette façon toute la crédibilité nécessaire aux négociateurs russes. Une autre polémique enfla cet été, quand Moscou était en proie aux fumées, provenant des incendies ravageant les alentours. Plutôt que de souffrir avec le peuple, et de trouver des remèdes à cette catastrophe, le maire savourait des vacances ô combien méritées dans le beau pays qu’est l’Autriche… Le Moscovite s’est senti trahi, abandonné dans un calvaire qui rappelait quelque peu celui de 1812…

Une autre cause de sa chute, plus cynique encore, est à trouver dans les luttes intestines qui secouent le Parti Russie Unie actuellement au pouvoir, et corollairement la Russie en son entièreté. D’un côté, Medvedev et ses sympathisants, ouvertement adeptes d’une « modernisation » du pays, modernisation qui toucherait tous les secteurs de la vie sociale, de l’armée à l’économie en passant par l’enseignement et la police. De l’autre côté, Poutine et ses admirateurs, convaincus eux que le Salut de la Russie est à trouver dans la continuité de ce qu’il s’est fait durant l’époque où Poutine disposait des pleins pouvoirs. Le malheureux ex-maire semblait avoir opté pour le clan Poutine, ce qui déplût fortement à Medvedev, qui a besoin du soutien des maires des grandes villes pour pouvoir espérer battre Vladimir Poutine. Les élections de 2012 pourraient donc déjà avoir fait un malheureux…

Miroslav Koutný

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