Le traité de sécurité paneuropéen: une fontaine de jouvence pour l’Europe?

Le 29 novembre 2009, Dmitri Medvedev, actuel président de la Fédération de Russie, a présenté un projet de traité de sécurité devant réunir les pays européens. Cet accord aurait avant tout pour objectif de resserrer les liens de l’OSCE avec les membres de l’Otan présents en Europe. Le projet russe a d’ores et déjà rencontré l’assentiment de diverses grandes nations européennes (Espagne, Royaume-Uni, France), mais reste à l’heure qu’il est lettre morte. Pourtant, il pourrait représenter la tête de proue d’un navire trop souvent en perdition dans un monde troublé.

Le renforcement des liens OSCE-UE permettrait avant tout de pallier aux coupes européennes dans les budgets de la Défense effectuées au lendemain de la crise de 2008. La France et le Royaume-Uni se sont rapprochés et ont pour projet de partager des porte-avions. Cet accord inédit, engageant deux pays responsables de 50% des dépenses militaires européennes,  démontre bien les inquiétudes du vieux continent. Les puissances émergentes, notamment les membres du BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du sud) marchent de plus en plus allégrement sur les plates-bandes des nations vieillissantes d’Europe. La Russie, qui par ailleurs modernise actuellement son armée, a émis l’idée d’un traité européen de sécurité collective. Cet accord  prévoit notamment que toute action militaire se doit de rencontrer l’aval des autres pays signataires. Cette clause, négociable comme toutes les autres, permettrait à la Russie d’empêcher l’OTAN d’agir unilatéralement. L’ennemi d’hier se verrait affaibli, et les alliés « indésirables » de Moscou (Syrie, Belarus, Iran) seraient dès lors à l’abri de toute offensive européenne. Un autre mécanisme, comparable à celui régissant l’Alliance Atlantique, poussera les pays membres à tous se considérer comme attaqués si au moins un des pays l’est.

La Fédération de Russie semble désormais chercher l’apaisement avec l’OTAN et les États-Unis, et ce malgré le fait que leur nouvelle doctrine militaire désigne l’OTAN comme principale menace extérieure. Les relations entre Dmitri Medvedev et Barack Obama paraissent relativement bonnes, nonobstant certains points de divergence. La guerre en Géorgie en 2008, le bouclier anti-missile américain en Europe, l’éventuelle adhésion à l’OTAN de l’Ukraine et de la Géorgie ainsi que les manœuvres de l’alliance atlantique aux portes de la Russie sont autant de pommes de discorde. La coopération en Afghanistan, la signature du traité START (dénucléarisation bilatérale) et l’ensemble des éléments de la doctrine « reset » viennent  cependant contrebalancer les dissensions énumérées ci-haut. Les dirigeants du Kremlin ne se départissent cependant pas  des préceptes de la realpolitik. L’intégration russe dans le dispositif sécuritaire européen permettrait à Moscou de discréditer encore un peu plus l’OTAN. Cette organisation sécuritaire, qui a pendant presque un demi-siècle fait face aux chars du Pacte de Varsovie, est aujourd’hui en perte de vitesse. Beaucoup se questionnent quant à son utilité alors que l’ennemi soviétique a disparu dans les limbes du temps. Avec la création d’un traité paneuropéen de sécurité, l’OTAN ne détiendrait plus le monopole de la Défense sur le vieux continent. Moscou se positionnerait alors en leader potentiel, au vu des ses importantes capacités militaires et de la largeur de ses ressources en matières premières. Par ailleurs, des voix se font entendre en Occident, plus particulièrement aux États-Unis, réclamant l’intégration de la Russie dans l’alliance atlantique. Ce soudain intérêt semble être un réflexe compulsif face au projet russe de sécurité européenne, qui priverait quelque peu l’Oncle Sam de son rôle de protecteur de l’Europe. Cela pourrait répondre également à une volonté d’encerclement stratégique de la Chine. Par ailleurs, certains voient cette démarche comme la seule pouvant définitivement réconcilier un continent.

La signature d’un traité paneuropéen de sécurité pourrait porter un coup décisif à un projet américain que la Russie n’a jamais porté dans son cœur : le bouclier anti-missile. Officiellement dirigé contre des « états voyous » (ndlr : George W. Bush) tels que l’Iran ou la Corée du Nord, l’ours russe l’a cependant toujours appréhendé comme une menace majeure. Récemment, Washington a trouvé un accord avec la Roumanie pour l’installation de certaines composantes de ce bouclier. Le déploiement de ce système déréglerait totalement l’équilibre militaro-stratégique en Europe, la Russie se trouvant dès lors en position de faiblesse. Ce mercredi 18 mai, le président russe a par ailleurs promis de renforcer le potentiel nucléaire de son pays au cas où il ne trouverait pas un terrain d’entente avec la Maison Blanche. Cette menace fait suite à une autre, qui consistait à dire que la Russie installerait à Kaliningrad (enclave russe au nord de la Pologne) des missiles Iskander capables de toucher les plus grandes capitales européennes. La Russie manie tout aussi bien le bâton que la carotte. Elle se veut conciliante, mais n’hésite pas à user d’une rhétorique belliqueuse tant que ses exigences les plus fondamentales ne sont pas respectées.

La Fédération russe cherche également à assurer sa propre sécurité face à l’appétit grandissant du voisin chinois. De nos jours, les deux puissances coopèrent au sein de l’Organisation de Shangaï, qui vise à protéger le continent  asiatique d’une incursion américaine. Pourtant, à Moscou on s’inquiète. Le pays partage 4300 kilomètres de frontière avec la Chine… L’homme de la rue n’oublie d’ailleurs pas que les seules invasions qui ont réussi venaient de l’est. Les raisons de cette inquiétude sont qui plus est des plus fondées. La Chine vit un essor économique et démographique qui la pousse à prospecter en dehors de ses frontières pour répondre à  ses besoins. Son emprise sur grande nombre de pays africains est déjà une réalité. Les Européens ont d’ailleurs l’audace de s’insurger en criant au colonialisme ! Reste que l’Empire du Milieu risque de comprendre tôt ou tard qu’il ne sert à rien de chercher au bout du monde ce qu’il peut prendre juste à côté… Au nord, la riche Sibérie s’étend sur des espaces gigantesques. On y rencontre quelques zones de peuplement, mais dans l’ensemble c’est assez désertique. Cette réalité ne va qu’en s’empirant : les jeunes quittent toujours plus nombreux leurs provinces reculées pour se rapprocher des grands centres économiques du pays. Quant à la Chine, elle favorise l’immigration (souvent illégale) de ses citoyens vers la Sibérie, dans une stratégie qui rappelle le colonialisme cromwellien. Le Kremlin n’est pas aveugle et se rend bien compte que dans ce contexte, les rapports de bon voisinage avec le dragon chinois ne peuvent pas durer éternellement. Il tente déjà de limiter l’influence croissante des Chinois près de la frontière en réduisant les importations et en compliquant l’octroi de visas. Des incitations financières sont offertes aux personnes souhaitant s’installer dans la région. Pour lutter contre le danger que représente le principe des vases communicants, la Russie renforce sa présence militaire dans ces contrées reculées. Cependant, que pourra-t-elle faire face à une armée par dix fois supérieure en nombre et de mieux en mieux équipée ? Sans appui international, leur fameux patriotisme ne fera sans doute pas le poids. L’appui européen pourrait être l’élément qui calmera les ardeurs de Pékin. Moscou espère par ce biais que le fleuve Amour, qui gorge ses provinces les plus orientales, ne devienne pas le fleuve de la haine…

Finalement, nous pouvons affirmer que la création d’une alliance sécuritaire paneuropéenne intégrant la Russie est dans l’air du temps. La coopération militaire entre la Russie et ses partenaires européens est de plus en plus prégnante. La vente de navires porte-hélicoptères français de type « Mistral » à l’armée russe n’en est qu’un exemple. Récemment, des soldats allemands ont suivi les traces de leurs ancêtres en se rendant en Russie. Ils y ont effectué des manœuvres, avec l’assistance technique de leurs homologues locaux. La politique de la main tendue prônée par Moscou semble sincère. Le Kremlin ne se cache pas qu’il tente d’occuper un rôle plus important en Europe, sans pour autant chercher à rétablir l’hégémonie d’antan. Il est dorénavant urgent de rompre l’isolement diplomatique dans lequel les Occidentaux souhaitent confiner la Russie. Il en va de notre sécurité, à l’heure où l’émergence des puissances de demain redessine la carte géopolitique mondiale. L’Europe se trouve à un tournant de son Histoire.

Miroslav Koutny

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