M. Moussavian : « Le nucléaire est devenu la clé de voûte du nationalisme iranien »

Princeton (New Jersey) Envoyé spécial – L’Iranien Seyyed Hosein Moussavian, 54 ans, a été le numéro 2 des négociateurs iraniens sur les questions nucléaires de 2003 à 2005, à l’époque où l’Iran, présidé par Mohammad Khatami, a accepté une suspension temporaire de l’enrichissement de l’uranium et permis le droit d’inspection le plus complet des sites iraniens à l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA). Considéré comme proche des opposants Ali Akbar Hachemi Rafsandjani et Mohammad Khatami, il était conseiller diplomatique d’Ali Larijani, alors secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale, quand il a été accusé, en 2007, d’espionnage au profit de puissances européennes et emprisonné avant, cas rare, d’être blanchi un an plus tard. M. Moussavian est professeur associé à l’université de Princeton.

Quel regard portez-vous sur la diplomatie de Barack Obama envers l’Iran ? Lorsqu’il est arrivé au pouvoir, les Iraniens ont eu énormément d’espoir. Sa politique iranienne semblait si différente de l’« axe du Mal » de George Bush. Certes, le Guide suprême, Ali Khamenei, était circonspect. Mais il nous a dit qu’il jugera sur pièces. Le constat, c’est que M. Obama a commencé en promettant de négocier sans préconditions pour mettre fin à trente ans d’hostilité mutuelle et qu’il a mis en place le système de sanctions internationales le plus dur imposé à l’Iran depuis 1979. Il n’a jamais prononcé les mots « changement de régime », mais ce que les Etats-Unis montrent aujourd’hui indique que telle est leur ambition en Iran.

Mahmoud Ahmadinejad et Ali Khamenei ne portent aucune responsabilité dans cette évolution ? Vous croyez en Occident que tous les problèmes ont commencé avec (Mahmoud) Ahmadinejad. C’est faux. Il représente un changement politique intérieur important, sa rhétorique a un impact très négatif sur la politique extérieure iranienne, mais son avènement ne modifie rien au fait que le décideur ultime est le Guide. Sous Mohammad Khatami, nous avons proposé la suspension temporaire de l’enrichissement de l’uranium. La directive de Khamenei était claire : transparence totale à condition que l’UE3 (Londres, Paris, Berlin, avec qui Téhéran discutait) n’exige pas une suspension indéfinie de l’enrichissement.

Au bout d’un moment, on a conclu que l’on n’aboutirait pas sans les Américains. Quand, après deux ans, les Européens nous ont dit : ce qui est exigé, c’est une « suspension sine die », c’était ce que le Guide craignait depuis le début. Ça l’a conforté dans son pessimisme. Un phénomène identique s’est produit avec Obama.

 

Sur le nucléaire, que veut l’Iran ? Tous nos interlocuteurs le savent depuis le premier jour. En mars 2005, j’ai participé à la délégation venue à Paris et à Berlin. Nous avons explicitement dit au président Chirac et au chancelier allemand Gerhard Schröder : « Notre droit à enrichir l’uranium restera notre ligne rouge. Définissez les mesures de transparence offrant les garanties requises et nous les respecterons. » Nous étions disposés à ce que l’AIEA définisse ces normes. Cette offre avait l’accord du Guide.

J’ai dit à mes homologues : « Si vous refusez, l’Iran reprendra l’enrichissement. » Berlin et Paris semblaient convaincus, Londres a cru que je bluffais. Washington a fait tout capoter, sa position était : zéro centrifugeuse en Iran. Ahmadinejad, Rafsandjani ou un réformateur, sur le nucléaire, la stratégie aurait été différente, mais pas l’affirmation du droit légitime de l’Iran à enrichir l’uranium.

 

La menace de fermeture du détroit d’Ormuz par Téhéran en cas d’embargo accru sur ses exportations pétrolières est-elle sérieuse ? Les ministres de la défense et des affaires étrangères,  Ahmad Vaidi et Ali Akbar Salehi, ont déclaré que l’Iran n’avait jamais annoncé cette intention. Cela ne pourrait arriver que si le pays était attaqué. Parce que depuis la guerre Irak-Iran (1980-1988), les Iraniens sentent qu’une agression serait une mise en danger de leur existence. Une confrontation armée serait une catastrophe mondiale.

 

Les assassinats de scientifiques iraniens constituent-ils une dissuasion efficace ? Ces assassinats auront pour effet d’accélérer les travaux nucléaires iraniens. Ils sont complètement contre-productifs… sauf si précisément vous visez à faire monter la tension. Pour l’homme de la rue en Iran, ces scientifiques sont une fierté nationale, et ce sentiment profite au pouvoir en place. Or, ce dernier est convaincu que ces assassinats sont le résultat d’une alliance des services secrets américains, britanniques et israéliens.

 

Des voix prônent aux Etats-Unis l’installation d’un « canal de communication d’urgence » entre MM. Obama et Khamenei pour éviter tout dérapage… Des contacts directs entre Téhéran et Washington, il y en a toujours eu. Installer une « ligne directe » entre Téhéran et Washington me semble une bonne idée. Par ailleurs, la Turquie comme Oman sont d’importants intermédiaires. Mais là n’est pas l’essentiel. La bonne solution consisterait à négocier parallèlement sur deux niveaux. Le nucléaire d’un côté, de l’autre les sujets d’intérêt commun : Afghanistan, stabilité de l’Irak après le retrait américain, etc.

Mais les Occidentaux font du nucléaire un préalable. Il faut prendre l’adversaire tel qu’il est. Dès lors, chaque partie devrait admettre la « ligne rouge » de l’autre. Pour les Américains et les Occidentaux : que l’Iran ne détienne pas la bombe. Pour les Iraniens : que leur statut de membre égal du TNP (Traité de non-prolifération des armes nucléaires), incluant l’enrichissement, soit reconnu. Si on veut que les prochains pourparlers d’Istanbul soient un succès, il faut sortir du passé. Si, à l’ouverture, le « 5+1 » nous dit « oui à l’enrichissement, non à la bombe », Téhéran sera très souple sur les exigences de transparence. Si, après neuf ans d’échecs, les Occidentaux disent : « pas d’enrichissement », discuter sera inutile.

 

Si vous étiez un régime divisé, qui craint une déstabilisation, détenir la bombe A n’est-il pas la meilleure dissuasion ? Non. Les Iraniens sont persuadés que les Etats-Unis sont en déclin dans la région et internationalement, et que cela va continuer. Ce que les Occidentaux appellent « printemps arabe » est nommé en Iran « réveil islamique ». L’Iran n’a pas besoin de bombe A pour étendre son influence.

Nos dirigeants sont convaincus que l’islam va l’emporter, du Bangladesh au Maroc, et que la supériorité militaire des Américains et des Israéliens n’y pourra rien. Tôt ou tard les conséquences du « printemps arabe » changeront le statut d’Israël dans la région. Et qui peut croire que l’Iran userait d’une bombe contre Israël qui tuerait autant de Palestiniens que d’Israéliens !

 

Si rien ne change, une confrontation armée est-elle inévitable ? C’est mon immense crainte, si les Occidentaux ne bougent pas dans le bon sens. Le nucléaire est maintenant devenu la clé de voûte du nationalisme iranien. Même si l’économie souffrait gravement, cela ne modifierait pas la position du pouvoir. Si les Occidentaux parvenaient à leurs fins, ils se retrouveraient vite avec un autre pouvoir qui manifestera exactement la même ambition.

 

Propos recueillis par Sylvain Cypel pour le quotidien « Le Monde »

 

Advertisements

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s