François, serveur le jour, fille de joie la nuit

 

François a de quoi surprendre. Blond, petit, maigre comme les yahourts qu’il engloutit par dizaines, il ressemble au premier abord à un collégien. Les cernes et la voix rauque en plus. Quelques jours par semaine, il travaille dans un bar huppé de Bruxelles. Vers 16 heures, François rentre chez lui en ne cessant de sautiller sur place, tout impatient qu’il est. Une fois dans son appartement, il s’empresse de s’enfermer dans la salle de bain. Une bonne heure plus tard, ce n’est pas François qui en sort, mais Élise.

 
Une blonde à la poitrine qu’on devine magistrale, deux montagnes qui invitent les hommes à s’essayer à l’alpinisme. Deux pétales de rose rouge transpercent la blancheur presque immaculée de son visage. De longs cils papillonnent au rythme du balancement de sa chevelure de blé, dorée par des mois ensoleillés. Élise nous dit ne jamais avoir rencontré François, peut-être l’a-t-elle ligoté et bâillonné dans le petit placard où elle range ses chaussures à hauts-talons… De fait, tout chez elle transpire dorénavant la féminité arrogante, sûre de la puissance des sorts qui envoûtent tous ceux qui se retournent sur elle. Haut perchée sur ses talons, la maîtresse colombe attire le regard de tous les maîtres renards se languissant devant un tel écrin. Quand le regard d’Élise croise celui de celui qui quelques heures auparavant aurait pu être son pote de café, elle feint l’indifférence, hausse les épaules et accélère le balancement pendulaire de ses hanches généreuses. Une étroite rigole se dessine alors à la commissure de ses lèvres. Élise est sûre d’elle, tous les François du monde se dameraient pour un soupir coupable dans ses bras. Elle plante des drapeaux dans les cœurs comme d’autres respirent. Soudain, elle se met à parler. Élise a beau avoir bâillonné François, il continue à se débattre. Sa voix est en montagnes russes, tantôt aussi haute que ses longues jambes, tantôt aussi basse que la petitesse d’esprit qu’elle critique. « Les gens qui me connaissent m’acceptent tel(le) que je suis. Les autres haïssent François le schizophrène mais se laissent tout de même hypnotiser par Élise. Mais cela m’est égal. Tout le monde est à la fois femme, à la fois homme. Moi, je m’assume. » Et de fait, elle a apprivoisé ses deux moitiés. Élise cisaille ses nuits en minutes de jouissance passées dans des voitures. Parfois, certains se fâchent quand ils découvrent que François ronge ses liens. Dans la plupart des cas, François gît en silence dans un coin sombre d’Élise. D’autres détournent les yeux quand le petit blondinet remonte à la surface.

 
Quand Élise rentre, elle retrouve ses manières toutes masculines.  François se libère, parfois encore piégé dans les fripes de sa sœur siamoise, Élise la conquérante des cœurs. Il lui faut vite se changer. Dormir, et puis retourner travailler. Retourner servir des demis de bière, retourner pour se mêler à la masse frustrée par son dualisme sexuel, retrouver son autre moitié de vie. Mais ça ne dérange ni François ni Élise. Perchée sur ses hauts talons, Élise peut jouir de sa morgue. Revenu à hauteur d’homme, François peut partager la médiocrité de ceux qui ne savent pas. Il hausse les épaules, s’enfile un verre de whisky-coca. Et s’en va.

 

Portrait réalisé par Miroslav Koutny

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