REPORTAGE GATED COMMUNITIES: la sécurité à l’assaut de l’espace public

 

Vous êtes fatigué après six mois passés en Thaïlande ? Vous êtes las de la cohue ? Vous n’en pouvez plus du mal de mer causé par vos nombreuses croisières sur votre yacht ? Alors la gated community « Bokrijkpark  residentie » est pour vous. À deux pas de Genk et d’Hasselt, vous trouverez tout ce que vous désirez : un quartier clos combinant facilités et sécurité. Derrière les enceintes entourant ce havre de paix, vous trouverez un sauna, deux terrains de pétanque, un parking souterrain, une piscine chauffée, une salle de fitness, des jardins rappelant ceux de Babylone… Mais surtout, vous vous mettez hors de portée d’éventuels agresseurs. Reste à savoir si la fracture sociale que cela occasionne est justifiée et surtout, justifiable…

Tout est fait pour limiter les contacts humains. Avec l’extérieur d’abord. Des murs, des grilles et des haies entourent tout ce microcosme réservé aux plus nantis. Les murs n’ont pas d’oreilles, mais bien des yeux : des caméras surveillent les abords. Impossible de franchir les grilles si vous ne disposez pas d’un code d’accès ou d’un hôte à l’intérieur du complexe. À cela s’ajoute le dispositif intérieur. Un parking souterrain avec un parc automobile digne d’un prince arabe est ouvert en permanence. De là, un ascenseur vous emmènera directement dans votre chambre, sans que vous ayez à rencontrer vos voisins de palier. Notez également que vous pouvez vous essuyer les pieds sur les tapis persans face aux ascenseurs.  Une fois dans votre appartement, n’oubliez pas de refermer la porte blindée. Un verrou digne d’un coffre-fort vous permettra enfin de vous sentir en sécurité chez vous.

Environ 130 personnes vivent ici dans 50 appartements. Elles recherchent avant tout la paix et la sécurité. La paix est assurée, le quartier est piéton. Il y a très peu d’enfants. La plupart des résidents sont des retraités ou des businessmen adeptes du nomadisme international. Pour ce qui est de la sécurité, elle est également garantie. Mais Lenders & Partners, le bureau d’architectes à l’origine du projet, n’a pas voulu installer la psychose. Pas de patrouilles d’hommes armés, ni de barbelés, ni de chiens baveux de colère et encore moins de miradors. Non, les discrets services de Securitas suffisent. La gated community de Bokrijk est loin des images d’Épinal véhiculées par le film « La Zona ». Mais toute chose a un prix. Pour les résidents qui vivent ici, le coût de la sécurité est la fracture sociale.

Vian Vianen vient des Pays-Bas. Il a traversé la frontière pour venir s’installer en Belgique voici deux ans. Vian a immédiatement été séduit par ce quartier cloisonné. À l’âge de 72 ans, il s’estime plus vulnérable face à de possibles agressions. C’est pourquoi il a choisi de venir poser ces valises dans un de ces six immeubles cachés derrière des nuages de lilas. « Ici, je me sens bien, en sécurité. Je n’ai à me tracasser de rien. Tout est fait pour que le sentiment de sécurité vous envahisse. Tenez, par exemple, nous avons un parking souterrain privé. Seuls les résidents y ont accès. Ils diffusent de la musique 24 heures sur 24. Il paraît que cela nous rassure, bien que le risque d’agression soit quasi nul. » Le paradoxe, c’est que Vian n’estime pas le risque d’agression très élevé à Genk ou Hasselt. « Mais bon, on ne sait jamais » ! Christina Wanten, la cinquantaine dynamique, habite dans ce quartier pour des motifs plus ou moins similaires. « Je voyage beaucoup et je vis seule. Quand je reviens de Singapour, Hong-Kong, New-York ou d’une autre mégalopole bruyante, j’aime retrouver le calme. Ici, le calme est presque une religion. C’est ce qui me plait. » Christina avoue parfois ne pas se sentir à l’aise quand elle pense à sa condition. « Vous savez, je vis seule. Je gagne très bien ma vie. Je ne veux pas m’en cacher. J’ai une grosse BMW et je n’ai pas peur de la conduire. Ma réussite pourrait susciter des jalousies, et je n’ai pas d’homme pour me protéger. Finalement, on peut dire que les murs d’enceinte et les caméras représentent un peu mon mari-protecteur à moi ! » Autre paradoxe. Les services de secours pourraient être ralentis par tout le dispositif sécuritaire. Quand on cherche à savoir si cela ne les dérange pas, les deux résidents interviewés répondent par un mur… de silence.

Francis Haumont, avocat spécialisé dans l’aménagement du territoire, a un avis plutôt mitigé sur ces ghettos dorés. D’un côté, l’homme de loi ne comprend pas ceux qui cherchent la fracture sociale. « La césure avec le reste du monde n’est pas la solution. Tout comme l’instauration d’un état policier ne résout rien. C’est par le dialogue, en créant un « être ensemble » qu’on peut espérer vivre en paix. Pas en bâtissant des murs. » Mais le sympathique avocat ne voit cependant aucune disposition légale permettant de mettre un frein à l’expansion du phénomène. « Tout le monde a le droit de s’y installer, il n’y a donc aucune violation de la constitution. Les résidences dans ces lotissements sont chères. Mais l’argent est discriminatoire. Les gated communities ne transgressent pas la loi. Je pense cependant, que si ce phénomène devait s’étendre, il faudrait mettre en place des mesures. Interdire les gated communities ne serait pas la bonne solution, mais il faudrait donner un cadre légal. » Francis Haumont souhaite avant tout que les autorités laissent la liberté aux gens de choisir leur cadre de vie. « Tout le monde connait ces gated communities bâties sur le modèle du village de vacances dans les Ardennes. Des Néerlandais y vivent comme chez eux, les rues y sont écrites dans leur langue. Mais il s’agit d’un domaine privé, rien ne leur interdit de vivre comme cela. Même si cela peut poser des problèmes. En théorie, la police a besoin d’un mandat pour pénétrer dans une gated community. » Ainsi, les forces de l’ordre ont besoin d’une autorisation pour pénétrer dans une gated community. Ces quartiers pourraient-ils devenir des bases pour malfrats ? De nos jours, les gated communities des grandes villes mexicaines servent de plaque tournante pour le trafic de drogue.

Maximmo-Era, une agence immobilière genkoise en charge du projet, rejette brusquement ce qu’elle considère comme des propos alarmistes. Jos Schellens, directeur de l’agence, tient à s’expliquer. « Nos clients sont fortunés. Le prix des appartements varie souvent entre 750 000 et 1 000 000 d’euros. À cela s’ajoutent des charges de 350 euros par mois pour la sécurité. Pour acheter une place de parking, il faut débourser 20 000 euros. Cela fait beaucoup d’argent. Mais nous nous renseignons sur les personnes qui achètent chez nous. Nous voulons savoir d’où viennent les fonds. De cette manière, on barre la route à une certaine clientèle. » Le directeur réajuste sa cravate et tente de transmettre son enthousiasme : « Le Bokrijkpark residentie est un projet unique en Belgique ! Certes, il y a d’autres gated communities en Belgique, mais aucune n’est aussi luxueuse. Les résidents vivent dans un œuf doré. Il ne manquerait qu’un petit commerce pour qu’ils puissent vivre en autarcie ! »     

En tout cas, autarcie ne rime pas avec Wallonie. La région wallonne s’inquiète du phénomène qui tend à s’étendre à toute l’Europe. Le parlement wallon était en ébullition le 22 septembre dernier. L’assemblée tient à rappeler que selon le droit, « la région wallonne est le territoire de tous ses habitants ». Pourtant, la région ne s’est pas opposée à un projet de gated community à Messancy, près du Luxembourg. Ce projet n’a cependant pas abouti, les promoteurs manquant de fonds. La Région Wallonne sera sans doute prochainement confrontée au problème. Les déclarations d’intention rejoindront-elles les actions ?

Le monde tend à ressembler de plus en plus à un village. New-York n’est qu’à quelques heures de Moscou. Des Bulgares peuvent travailler à Vienne la semaine et revenir à Sofia le week-end. Le cœur d’un Chinois peut tanguer pour une Portugaise rencontrée sur le net. Les murs s’effondrent, les distances fondent, les peuples se mélangent. Les gated communities sont comme un mirage dans un monde globalisé. Mais les mirages attirent souvent les voyageurs égarés.

 

Le Revizor

 

 

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Une réponse à “REPORTAGE GATED COMMUNITIES: la sécurité à l’assaut de l’espace public

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