Monde Islamique cherche directeur général

 

Le feu révolutionnaire consume le  monde musulman. Un ordre nouveau s’installe. L’Égypte n’est plus le leader incontesté du monde arabe. Derrière elle, ont surgi trois ténors jusque-là tapis dans l’ombre du sphinx du Nil. La Turquie se veut la représentante d’un islam sécularisé, occidentalisé et atlantiste. Les muezzins d’Arabie saoudite appellent à la rigueur islamique sunnite. Les mollahs iraniens tentent de ressusciter la grandeur de la civilisation perse.

La guerre civile syrienne le démontre : trois pays se disputent la plus grosse part du gâteau. Dans un coin du ring, la Turquie et sa toute-puissante armée. En face d’elle, l’Arabie saoudite, ses pétrodollars et ses préceptes religieux. Dans le dernier coin de l’arène, un Iran aux abois. Au milieu du ring, le peuple syrien encaisse uppercuts et crochets du droit. Les trois puissances montantes déversent du napalm sur les braises, toutes disent vouloir la paix.

En Syrie, la Turquie est devenue un sanctuaire pour les rebelles de l’Armée Syrienne Libre. La légendaire hospitalité montagnarde permet aux révolutionnaires de se ravitailler en armes, de se reposer et de cacher leurs proches. En échange de ses bonnes œuvres, la Turquie espère bien voir un régime plus conciliant naître à Damas. À l’aube de la guerre qui ravage la Syrie, Damas et Ankara entretenaient de bonnes relations. Mais la propension de Bachar El Assad à s’appuyer sur les minorités a toujours inquiété de l’autre côté de la frontière. Notamment parce que les Kurdes, sécessionnistes en Turquie, sont dans les petits papiers du pouvoir syrien.

Ankara caresse le désir de devenir la nouvelle muse du monde musulman. En 2010 déjà, l’affaire de la flottille turque partie pour briser le blocus de la bande de Gaza l’avait révélé au grand jour. Face à la brutalité israélienne, le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan s’était fait le grand défenseur de la cause palestinienne. Ce faisant, il rejoignait les nombreux démagogues qui peuplent le monde arabe. S’insurger contre la politique d’apartheid de l’état hébreu reste encore et toujours le meilleur moyen de s’attirer les faveurs des souks d’Istanbul, du Caire ou de Damas. Pourtant, il est évident, au vu des liens économiques tissés entre Israël et la Turquie, qu’il ne s’agit là que de rhétorique. Malgré le langage si peu diplomatique tenu par Erdogan, les échanges commerciaux entre les deux pays n’ont cessé de croître. En 2011, soit un an après l’attaque de la flottille humanitaire, la Turquie est devenue le troisième marché d’exportation israélien. Chaque année, les plages et discothèques turques sont toujours prises d’assaut par des milliers de touristes israéliens.

Après avoir saisi l’occasion de casser un peu de sucre sur le dos d’Israël, la Turquie s’est sentie pousser des ailes. Pour se positionner en défenseurs de la cause musulmane, les dirigeants turcs feignent d’ignorer que leur pays a été un des premiers à rejoindre l’Otan (1952), organisation qu’on peut difficilement qualifier de pan musulmane. Dans une même crise subite d’amnésie, les Turcs oublient de signaler que leur armée est la deuxième plus importante des rangs atlantistes. Dans ces conditions, il serait évidemment plus compliqué de devenir le chouchou d’un monde arabe postrévolutionnaire, tombé dans les bras de l’islamisme.

 

 

L’Arabie saoudite, ou la reconquête arabe

La devise saoudienne pour la Syrie pourrait être : « Barbus de tous les pays, unissez-vous ! ». L’Arabie saoudite est l’ennemi traditionnel de la Syrie socialiste et laïque. Leurs divisions sont présentes dans tous les domaines. Premièrement, l’Arabie saoudite collabore avec Israël. La Syrie est techniquement toujours en guerre avec l’état hébreu. Deuxièmement, l’Arabie saoudite se veut sunnite, alors que la caste au pouvoir à Damas est chiite. Troisièmement, Riyad est proche des USA, alors que la Syrie penche vers Moscou et Pékin. Alors quand la Syrie d’El Assad s’embrase, Riyad ne peut que se réjouir du festin à venir. L’insurrection est pour elle le meilleur moyen de faire d’une pierre, deux coups. Elle peut se débarrasser d’un ennemi tenace et faire de la Syrie l’avant-poste de son empire sunnite.

Riyad, ce n’est un secret pour personne, est un pion essentiel de la « pax americana ». Cette théocratie archaïque est devenue un rempart face aux mollahs iraniens, autrement plus irrévérencieux envers l’Oncle Sam. L’alliance apparemment contre-nature nouée entre les USA et l’Arabie saoudite repose principalement sur le pétrole. L’Arabie saoudite en a de trop, les gigantesques moteurs V8 des Chrysler et autres Dodge n’en ont jamais assez.

Les montagnes de pétrodollars amassées ne sont pas toutes dépensées dans des biens « bling-bling » à en faire pâlir de jalousie Nicolas Sarkozy. Un exemple : au sortir de la guerre de Bosnie, l’Arabie saoudite a investi des sommes folles dans la construction de titanesques mosquées. Les imams y prêchent un islam issu du wahhâbisme, branche radicale du sunnisme enracinée en Arabie saoudite. De nombreux clercs bosniaques dénoncent « l’islamisation rampante » d’un pays qui a toujours pratiqué un islam modéré, notamment en raison du penchant des Bosniaques pour les élixirs alcoolisés. De même, de nombreux Égyptiens, Libyens, Marocains et Libanais se plaignent de l’influence rigoriste de la pétromonarchie. L’Arabie saoudite est par ailleurs renforcée du fait qu’elle est le berceau de l’Islam.

 

Grande mosquée de Sarajevo, rebâtie après la guerre grâce à des capitaux saoudiens.

L’Arabie saoudite est le patron de la péninsule arabique, même si l’insolent Qatar éclipse parfois Riyad. La création du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) en 1981 ne devait que confirmer la suprématie saoudienne dans la région. L’Arabie saoudite n’hésite d’ailleurs pas à mater toute tentative de soulèvement. Ce fut le cas au Bahreïn. La dynastie sunnite en place dans ce petit pays majoritairement chiite avait appelé à l’aide le « big brother » saoudien. Les troupes de Riyad ont immédiatement traversé le pont reliant les deux pays. Malheureusement, la suite est connue : le soulèvement a été noyé dans des torrents de sang.

 

L’Iran montre les crocs (voir mon article quelque peu indigeste « L’Iran : histoire d’une success-story » èhttps://voixnouvelle.wordpress.com/2011/06/10/liran-histoire-dune-success-story/ )

La République Islamique d’Iran est acculée. L’hostilité américaine a eu pour conséquence d’étouffer le pays sous les sanctions économiques. Washington dispose de bases à presque toutes les frontières iraniennes, de l’Afghanistan à la Turquie en passant par l’Arabie saoudite. L’axe chiite formé par l’Iran, l’Irak « désaddamisé », la Syrie et le Liban du Hezbollah est sa seule voie d’issue. Briser cet axe, c’est briser la colonne vertébrale de la politique étrangère iranienne. C’est dans cette optique que le régime de Bachar El Assad est vital pour l’Iran : il est un de ses alliés les plus fiables.

Le régime iranien entretient le mystère sur sa force de frappe, malgré quelques démonstrations de force. Par contre, ce qui est sûr, c’est qu’un animal blessé est d’autant plus dangereux. Rappelez-vous : l’Iran était tout d’abord relativement absent du conflit syrien. Mais chaque coup porté au pouvoir de Bachar El Assad est un coup porté à l’Iran. Le soutien de Téhéran à la Syrie ne saurait donc que croître. Récemment, 46 pèlerins iraniens ont été kidnappés à Damas par l’ASL. Les rebelles affirment qu’il s’agit de pasdarans, l’élite militaire des forces iraniennes. Téhéran dément. Mais le fait qu’il n’y avait aucune femme dans le groupe et que plusieurs pèlerins soient passés par l’armée ne joue pas en faveur de la République Islamique.

 

« Pèlerins » iraniens

 

L’Iran est depuis toujours le pestiféré du monde musulman, les Arabes se méfiant des Perses. Le régime du Shah était accusé d’être le fer de lance des ambitions occidentales (à juste titre). Quand la révolution islamique a éclaté en 1979, les pays arabes ont accusé leurs coreligionnaires perses de vouloir briser les chaînes des chiites d’Arabie saoudite ou d’Irak. C’est ainsi, qu’avec l’appui occidental, les pays arabes ont généreusement soutenu Saddam Hussein le sunnite dans sa sauvage agression de l’Iran. L’Irak n’a pas hésité à utiliser des armes chimiques contre la jeune République Islamique. Le bilan ? Au minimum un million de morts.

Malgré cela, l’Iran reste une puissance incontournable. Depuis le retour de la démocratie en Irak, l’Iran y déplace ses pions. Le premier ministre irakien, le chiite Nouri al-Mariki, voit en Téhéran un allié essentiel. En échange du soutien iranien et des milices chiites, al-Maliki permet à l’économie iranienne de respirer. L’Irak renaissant envoie des produits manufacturés à l’Iran. Les relations commerciales entre les deux pays fleurissent à nouveau, alors que la guerre avait distillé la haine dans le cœur de tous les commerçants, honnêtes ou non.

 

 

Le Revizor

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