Pussy riots: ou comment l’histoire se répète

La Russie a de tout temps accueilli des contestataires radicaux. Anarchistes, nihilistes, ultra-nationalistes, bolchéviques, ultra-libéraux… Tous se sont frottés au pouvoir, certain se le sont accaparés. D’autres ont payé le prix fort pour leur révolte. Les Pussy Riots s’inscrivent dans cette lignée. Les trois jeunes filles sont adeptes d’une contestation politique basée sur la provocation. Elles savaient sans doute que le camp les attendait en organisant un tel capharnaüm au cœur de l’orthodoxie russe. Leur procès leur permet de devenir des icônes; un comble pour des iconoclastes ! Focus sur la contestation politique dans l’Histoire russe.

En 1712, le tsar Pierre le Grand est l’homme à abattre. Pour l’empereur, la modernisation de la Russie passe par un rapprochement avec l’Europe. L’identité russe doit dès lors être rabotée. Les barbes sont proscrites, les vêtements traditionnels russes bannis… Pour jeter la Russie dans les bras des voisins européens, il faut que son empire soit en contact direct avec eux. C’est ainsi que Saint-Pétersbourg naît, ouvrant une fenêtre sur la mer Baltique. Moscou perd le titre de capitale car la ville est jugée trop asiatique, trop « tatare ». La noblesse moscovite n’accepte pas la perte de ses privilèges. Pour ses atteintes à l’identité russe, à la religion orthodoxe et au statut de Moscou, les opposants voient en Pierre Ier « l’antéchrist ». Le fils de Pierre, Alexis, se rapproche des mécontents. L’ex-femme du tsar complote pour renverser Pierre au profit d’Alexis. Le but est d’annuler toutes les réformes et de livrer Saint-Pétersbourg aux ressacs de la Baltique. Pierre l’apprend. Il fait fouetter son fils jour et nuit pour obtenir des aveux. Il mourra après un procès-comédie des suites de ses tortures. L’ex-femme de Pierre croupira dans un couvent jusqu’à la mort de son cher et tendre ex-mari.

Photo que j’ai prise à Saint-Pétersbourg. Place du palais d’hiver, coeur de l’autocratie tsariste.

La contestation se radicalise

Le 14 décembre 1825, des coups de canons résonnent dans les boulevards de Saint-Pétersbourg. La cavalerie charge et sabre les manifestants. La révolte des décabristes vient d’échouer. Le peuple russe ne sera pas protégé par une constitution. Le servage restera un fardeau à porter par les millions de paysans sans droits. La liberté d’expression demeurera une chimère. Le tsar Nicolas Ier accède au trône et orchestre le jour même un bain de sang. Dès ce moment, la contestation sent la poudre. Des sociétés secrètes apparaissent et réclament plus de droits, voire l’instauration de la république. Le tsar réplique en voulant attirer la jeunesse vers les « valeurs immortelles » de la Russie : l’autocratie, l’orthodoxie et le génie national. Nicolas Ier devient très vite un tyran amateur d’hémoglobine. Il meurt en 1855, laissant peu de malheureux derrière lui.

Son fils, Alexandre II lui succède. Cultivé, rompu aux valeurs humanistes européennes, il incarne l’espoir. Le servage est aboli, la censure se relâche, des assemblées locales voient le jour pour la première fois. On le surnomme « le Libérateur ». Le tsar finit cependant par briser les rêves des humanistes européens. Face à la grogne populaire polonaise, il fait donner l’armée. Une fois de plus, la Vistule se teint de rouge. L’élite russe peste : les réformes entreprises par le tsar sont incomplètes. Un mouvement, baptisé « nihilisme », voit le jour dans les années 1860. Il nie l’existence de toute chose, et appelle à une anarchie salvatrice pour les classes sociales opprimées. Il faut abattre l’état et ses serviteurs. En 1866, un premier attentat vise le tsar. Manqué ! Au sein des nihilistes, naît un nouveau mouvement : le populisme. Ses membres appellent à la libération du peuple opprimé. Des milliers d’étudiants défilent dans les campagnes et appellent les paysans au soulèvement. Sans succès. Finalement, ce sont les classes supérieures qui s’approprient le populisme. Les éléments les plus radicaux créent la mouvance terroriste « Zemlia i Volia » (Terre et Volonté) en 1876. Quelques années plus tard, c’est « Narodnaïa Volia » (Volonté populaire) qui est créé. La police du tsar a désormais de puissants ennemis. Les contestataires terroristes donnent l’assaut à l’empereur. Après sept tentatives, le Tsar finit par périr suite à une bombe judicieusement jetée dans son carrosse. Les assassins du « Libérateur » seront tous pendus. Les sociétés secrètes plieront l’échine sous les coups de la police politique.

Assassinat d’Alexandre II

Dès lors, la réaction s’installe. Le régime d’Alexandre III est marqué par un retour aux bonnes vieilles habitudes de la répression aveugle. Les réformes de son père sont jetées aux oubliettes. Le tsar Alexandre III meurt en 1894. Il cède la place à son fils, Nicolas II. Il ne se doutait pas qu’en lui léguant le trône, il le condamnait à mort.

Les turbulences font vaciller le trône impérial. Les protestataires n’espèrent pas grand-chose du régime tsariste. En 1904-1905, la Russie essuie une lourde défaite face au Japon. L’humiliation est totale : c’est la première fois que l’homme blanc perd face à l’homme de couleur. Les peuples asiatiques ou caucasiens soumis à l’Empire russe se mettent à rêver d’indépendance. L’industrialisation du pays fait monter les contestations. En 1905, l’armée tire dans la foule à Saint-Pétersbourg. Le cuirassé Potemkine se mutine. La répression s’abat sur toutes les têtes. Les marins mutinés partent pour la plupart en exil. La cavalerie charge la foule à Odessa. La première révolution rouge est un échec.

En 1914, la guerre éclate. La Russie vit dans les tranchées, le peuple en paye un lourd prix. Le pain manque, le bétail est confisqué pour le bien de l’armée. Une grève générale éclate en 1917. Un homme sort du lot. Il s’appelle Vladimir Ilitch Oulianov. Les Allemands l’ont aidé à rejoindre la Russie pour qu’il affaiblisse le pouvoir tsariste. Ce qu’il fera à merveille. Vladimir Ilitch, surnommé Lénine, fait tomber le tsar. Peu après, il signe l’armistice à des conditions désavantageuses pour la Russie. Lénine doit avant tout se concentrer sur son propre pays : en Russie, la guerre civile emporte les vies par milliers.

Lénine

Sous l’URSS et par après

L’URSS connaîtra une multitude de protestataires en tout genre. Les années 1970 leur seront particulièrement propices. Face à la censure soviétique, des écrivains « underground » organisent le « samizdat ». Il s’agit de copier des livres à la main, et de faire circuler les manuscrits. Soljenetsine fera connaître au monde entier les horreurs du goulag, malgré son absence de talent pour la littérature. Erofeev, alcoolique frénétique, critiquera le régime dans ses livres à travers d’aventures liquoreuses (ex : Moscou-sur-Vodka). Tous auront plus de succès en occident qu’en Russie. Au milieu de la ribambelle d’écrivains, un scientifique. Andrei Sakharov est le père de la bombe atomique soviétique. Il critique vertement le pouvoir et reçoit le prix Nobel de la paix en 1975. Après avoir critiqué l’intervention soviétique en Afghanistan, il est assigné à résidence dans la ville fermée de Gorki. En 1988, l’Union Européenne crée un prix à son nom.

L’URSS a perdu la guerre froide, mais pas à cause de l’ennemi extérieur. La glasnost opérée par Gorbatchev délie les langues. Les républiques baltes et caucasiennes aspirent à l’indépendance. Elles accroissent chaque jour leurs prérogatives, sans que Moscou ne réagisse. Face au volet nationaliste, se trouve le volet écologique. Après la catastrophe nucléaire de Tchernobyl, les citoyens réalisent toute l’incurie de certains dirigeants soviétiques. La grogne devient écologique dans beaucoup de républiques défigurées par l’industrialisation forcée et par le bétonnage compulsif. Le pouvoir vacille… et tombe. Boris Eltsine, alors président de la république socialiste soviétique de Russie, semble décidé à assassiner le pays qui l’a vu naître. Il y parviendra rapidement, au plus grand bonheur d’une caste de révolutionnaires ultra-libéraux.

Moscou. Manifestation contre le pouvoir à la suite des fraudes électorales de l’automne 2011.

La suite, nous la connaissons tous. Plus le pouvoir se renferme, plus l’opposition se muscle. Les fraudes des élections de 2011-2012 en témoignent. Des figures politiques naissent et disparaissent tout aussi rapidement. Les Kasparov, Limonov et autres Prokhorov sont de cette trempe-là. D’autres, tel que l’indéboulonnable communiste Ziouganov, sont condamnés à faire de la figuration dans une mauvaise pièce de théâtre. La véritable opposition russe n’est jamais modérée. Elle ne se satisfait pas de compromis ou de petits arrangements. La protestation russe est toujours radicale, elle aspire sans cesse à un ordre nouveau. Ses porte-drapeaux actuels sont tous dans le collimateur de la justice. Le blogueur anti-corruption et ultra-nationaliste Alexeï Navalny risque dix ans de prison pour détournement de fonds. Le gauchiste Sergeï Oudaltsov ne peut pas manifester sans passer par la case prison. Les anarchistes du groupe « Voïna » vivent dans la semi-clandestinité. Les Pussy Riots viennent de signer pour passer deux ans à l’ombre.

Le Revizor

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