Vers une reprise de la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan?

Bakou, 1993. Une mère pleure son fils tombé au champ d’honneur lors de la guerre du Karabakh.

 

Des rumeurs ne cessent de gonfler. Une nouvelle guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan serait imminente. L’affaire Safarov, du nom d’un officier azéri ayant tué en 2004 un militaire arménien à Budapest, a ravivé des tensions déjà latentes. Ramil Safarov avait été condamné à la perpétuité en Hongrie. Mais Budapest a finalement décidé de le rapatrier, en échange de pétrodollars azéris. Une fois à Bakou, celui qui a décapité à la hache son homologue arménien a été accueilli en héros et a été gracié par le président Ilham Aliev. Erevan ne cache pas son courroux. Les relations diplomatiques avec la Hongrie ont été rompues. L’Arménie se dite prête à affronter l’Azerbaïdjan si nécessaire.

Arméniens et Azéris se vouent une haine viscérale. Les deux peuples caucasiens se sont battus pour des terres escarpées, montagneuses : le Nagorny-Karabakh. La guerre éclate en 1992 et ne prend fin que deux ans plus tard, emportant avec elle des milliers de vies. Le conflit fut marqué par des nettoyages ethniques, la primauté démographique étant l’enjeu principal. Les Arméniens finirent par l’emporter, notamment grâce à la plus grande stabilité politique à Erevan et à un appui militaire russe plus marqué. Malgré son rôle évident dans le conflit, l’Arménie insiste pour être considérée comme une partie tierce. Depuis la fin de la guerre, les positions sont gelées. Mais les vieilles rancœurs brûlent toujours.

« Bakou compte organiser l’assassinat de l’officier Safarov. En tuant leur colonel, l’Azerbaïdjan aura un prétexte pour lancer des opérations militaires au Karabakh », a claironné Arkady Ter-Tadevosian, un héros de la guerre du Karabakh devenu une haute figure de la Défense arménienne. Ter-Tadevosian continue : « L’Arménie doit être extrêmement prudente. Elle ne doit pas répondre aux provocations de Bakou. L’affaire Safarov ne doit pas devenir un casus belli, à l’image du meurtre de l’archiduc François-Ferdinand qui déclencha la première guerre mondiale. »

Le tueur azéri Ramil Safarov et ses frères d’arme.

À Bakou, l’ambiance n’est pas plus détendue. « Le président arménien Sarkissian veut détourner l’attention de son peuple des nombreux problèmes causés par son régime. Le cas Safarov est pour lui du pain béni. Fidèle à la tradition arménienne, il opte pour le terrorisme et l’élimination de notre officier. Selon nos services de renseignement, Sarkissian a déjà transmis ses ordres,», a affirmé Eldar Sabiroglu, le ministre azéri de la Défense. Le ministre azéri des affaires étrangères va encore plus loin. Selon Elmar Mammadyarov, le cas Safarov devrait être considéré en même temps que l’occupation du territoire azéri par les forces arméniennes.

Au vu de ces quelques lignes, il est évident que le dialogue est impossible. Le roulement des tambours nous fait croire que la guerre approche. L’Azerbaïdjan a désormais un budget militaire supérieur au budget total de l’Arménie. Son armée est équipée avec les meilleures armes américaines, israéliennes et russes. En face, les Arméniens sont beaucoup moins nombreux. L’armée d’Erevan ne dispose que d’équipements obsolètes, la plupart hérités de l’époque soviétique. Mais les Arméniens ont deux avantages notables. Le premier et le plus important : les positions occupées. Les soldats arméniens sont retranchés sur hauteurs difficilement prenables. De plus, ils ont eu le temps de renforcer leurs défenses (bunkers, tranchées, mines, etc.) depuis que la fin de la guerre. La plupart des analystes s’accordent pour dire qu’une offensive azérie se casserait les dents sur le mur de résistance arménien. La seconde carte dans les mains des Arméniens, c’est leur diaspora organisée en lobby. Le lobby arménien est très important aux États-Unis et finance de nombreux projets au Nagorny-Karabakh. L’exemple le plus frappant étant sans doute l’autoroute reliant Erevan à Stepanakert, capitale de l’état-fantôme du Karabakh.

Drapeau de la république du Nagorny-Karabakh. Il est identique au drapeau arménien, si ce n’est la partie de droite.

Que faire si la guerre éclate ?

Si la guerre éclate, elle ne sera donc probablement pas planifiée. Mais elle reste possible, les « incidents » opposant Arméniens et Azéris étant quotidiens au Nagorny-Karabakh. À titre d’exemple, pour la première quinzaine d’août, Erevan déplore plus de 300 accrochages. Les tirs de sniper font énormément de dégâts. Mais comment la situation pourrait-elle être pacifiée ? Un Azéri sur dix est un réfugié ou un déplacé. Outre le Nagorny-Karabakh, l’Arménie occupe 14% du territoire azéri en tant que « zone-tampon ». Arméniens et Azéris ne se connaissent plus, la frontière étant fermée. L’Arménie s’enfonce dans le marasme économique : deux de ses quatre frontières sont fermées (Azerbaïdjan et Turquie).

Soldat arménien au Nagorny-Karabakh.

Que fera l’Occident en cas de guerre ? S’insurgera-t-il contre d’éventuels nouveaux nettoyages ethniques visant les Arméniens ? C’est probable. Mais ces cris ne seront là que pour la forme, pour le protocole. Les intérêts économiques sont trop importants. Les chancelleries européennes ne voudraient également pas froisser la Turquie, allié traditionnel de Bakou. L’Azerbaïdjan exporte du pétrole en direction de l’UE via la Géorgie et la Turquie. Bakou est en outre un pion essentiel pour les États-Unis. L’Azerbaïdjan est un pays musulman et chiite, frontalier de l’Iran. Ce pays peut être utilisé pour pousser l’opposition iranienne à la révolte. De plus, une grande partie du matériel américain à destination de l’Afghanistan transite par Bakou. En cas de guerre, l’Arménie se verrait délaissée par l’Occident. De quoi rappeler aux Arméniens la passivité occidentale face au génocide arménien de 1915-1916. Seulement 21 pays dans le monde reconnaissent les atrocités commises par l’empire ottoman.

Le salut arménien pourrait venir de la Russie. L’Arménie est membre de l’OTSC (sorte d’Otan russe), contrairement à l’Azerbaïdjan. En cas d’attaque, Moscou serait obligé d’intervenir au risque de décrédibiliser une de ses organisations phares, résurgence de l’URSS. D’autre part, le Kremlin risque de se trouver bien seul. Quel soldat biélorusse, kazakh ou tadjik irait mourir dans le Caucase, alors que leurs pays respectifs nouent des liens de plus en plus étroits avec le riche Azerbaïdjan ?

Le Caucase est une région montagneuse peuplé d’hommes sanguins et entiers. Dans ces montagnes, l’escalade fait partie de la vie de tous les jours. Malheureusement, l’escalade fait aussi partie du conflit entre Erevan et Bakou. Une étincelle peut incendier une ville. Un meurtre peut débouler sur des massacres. Des paroles peuvent engendrer une guerre.

Le Revizor

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