Moldavie/Transnistrie: une vie de l’autre côté des barbelés…

Rîbnita, Transnistrie. Lénine surveille les habitants se rendant au travail.

Le Revizor vous l’avait promis, il l’a fait! Voici un de ses reportages faits lors de son voyage en Moldavie et en Transnistrie… D’autres suivront!

La Moldavie est un petit pays situé entre la Roumanie et l’Ukraine. À la chute de l’Union Soviétique, elle dû subir une guerre civile. La Transnistrie, région majoritairement russophone, a alors déclaré son indépendance avec l’aval de Moscou. Aucun pays au monde ne reconnait l’indépendance de ce territoire, même pas la Russie. Beaucoup de Moldaves, des roumanophones, ont préféré traverser le Dniestr et rejoindre des terres moins hostiles. Pourtant, tous les ponts n’ont pas été coupés.

Ion n’a pas peur d’exhiber les symboles roumains. Derrière lui, Stefan Cel Mare, un héros national partagé entre la Roumanie et la Moldavie. Photo par Ramin Mazur.

Ion Bucioc est une sorte de résistant, seul face à des éléments hostiles. Vice-directeur d’une école du nord de la Transnistrie, il s’obstine à vouloir donner une chance aux enfants Moldaves d’apprendre dans leur langue, le roumain. Aux  murs, des dessins enfantins, chantant les louanges d’une Moldavie unie. « Quand les policiers ont vu ça, ils n’étaient pas très contents. Mais ça m’est égal. » Le quadragénaire profite des vacances d’automne pour mettre un peu d’ordre. Une fois assis, il soupire. « Ce n’est pas facile tous les jours vous savez. Avant, notre école était dans le centre de Rîbnita. Il y a quelques années, les autorités ont décidé que notre école devait devenir un centre sportif. On ne nous proposait aucun local de rechange. Les parents ont protesté. La police a assiégé l’école où les parents s’étaient retranchés. Même la nourriture ne passait plus. La police a fini par entrer dans le bâtiment. Plusieurs mécontents ont été enfermés deux, voire trois semaines. Tout ça parce que notre langue maternelle est le roumain, pas le russe. Nous avons été obligés de plier bagage.» Aujourd’hui, l’école ne reçoit aucun soutien des autorités transnistriennes. Tout, vient de Moldavie, de Roumanie, voire des États-Unis. Cependant, Ion Bucioc et ses collègues n’ont jamais renoncé à ce qu’ils appellent « leur mission ». « Après l’expropriation, nous avons porté plainte devant la justice. Mais cette notion n’existe pas ici quand vous êtes Moldave. Nous avons alors saisi la cour européenne des droits de l’Homme. Elle a condamné la Transnistrie et la Russie il y a quelques jours. On devrait être dédommagés. Je ne suis pas sûr qu’ils respecteront l’avis de la cour. Mais s’ils le font, on pourra peut-être acheter un meilleur matériel pour nos élèves. Qui sait ? » Assis sur un banc devant l’école, les yeux vissés au sol, Dumitru fréquente l’école roumanophone. Du haut de ses 17 ans, il n’envisage pas de quitter sa ville natale. « Partir ? Pourquoi partir ? Qu’est-ce que je trouverai ailleurs ? Ici, c’est chez moi. La police nous laisse en paix. Seulement, parfois, on se fait insulter dans la rue quand on parle roumain. On s’habitue à tout vous savez. Partir serait donner raison à ces gens. »

Récemment, un élève de la seule école roumanophone de Tiraspol a été accusé de terrorisme par les autorités de la région séparatiste. Alexandru Bejan, 17 ans, a été « enlevé » par des officiers du KGB alors qu’il se trouvait en classe. Selon la justice locale, le jeune garçon aurait écrit une lettre dans laquelle il menace de jeter du mercure dans la cour de plusieurs écoles maternelles si les autorités ne lui rendent pas 2300 dollars confisqués un peu plus tôt. Peu importe si des experts de l’université d’Odessa, en Ukraine, ont estimé que l’écriture du garçon ne correspondait pas avec celle sur la lettre. Selon les graphologues ukrainiens, le coupable serait plutôt une femme âgée. Un profil aux antipodes de celui d’Alexandru Bejan, donc ! L’adolescent aurait avoué dans un premier temps, mais dit l’avoir fait sous la contrainte. Depuis lors, il refuse catégoriquement de plaider coupable. En attendant son procès, le 15 novembre, Alexandru Bejan est détenu dans un hôpital psychiatrique de Tiraspol. Il risque trois ans de prison.

Ramin Mazur est photojournaliste à Chisinau, la capitale moldave. Sa famille vit aussi à Rîbnita, de l’autre côté du Dniestr.. De temps à autres, il prend sa voiture et avale des kilomètres d’asphalte pour serrer sa mère dans ses bras. Il doit alors supporter la corruption et la bureaucratie amorphe des gardes-frontières transnistriens. « Ils cherchent des prétextes pour racler vos fonds de poche. Il y a quelques semaines, j’ai encore eu un problème. Quand on arrive au check-point, il y a un panneau stop. Quand je suis arrivé, il n’y avait pas de soldat à côté, comme c’est toujours le cas. J’ai dépassé le panneau et j’ai garé ma voiture deux mètres plus loin pour remplir la paperasse nécessaire. Un officier du KGB est venu vers moi en me hurlant dessus. Je ne pouvais pas dépasser la ligne, même de deux mètres. J’ai dû payer une amende de 280 lei (20 euros). C’est beaucoup pour nous. Je suis resté une heure et demie au poste de contrôle. Il a fallu que je signe une dizaine de papiers différents, après avoir négocié le prix de l’amende. » Cet excès de zèle contraste pourtant avec la corruption des officiers de police transnistriens. « Une fois, ils ont eu plus de mal à trouver un prétexte. Alors ils ont dit que j’avais bu. Le garde-frontière a menacé d’appeler la police et un médecin. Je risquais une amende gigantesque. Même si je n’avais pas d’alcool dans le sang, je ne pouvais pas prendre ce risque. Ils auraient glissé un billet dans la poche du médecin  et ça aurait été pour ma pomme. J’ai donc dû payer un pot-de-vin de 400 lei (25 euros) à l’officier. Ensuite, j’ai pu repartir. Bienvenue en Transnistrie disaient-il ! »

Anatoli estime vivre mieux en Transnistrie qu’en Moldavie. « Le gaz est moins cher, la Russie nous le donne. Les pensions sont plus élevées, Moscou paye une partie ».

À une dizaine de kilomètres de là, en Transnistrie, Anatoli profite de sa pension pour se promener dans les rues boueuses de son village. Il apostrophe les passants, serre des mains et rit à gorge déployée. Mais une fois que la conversation débouche sur sa vie ici, le ton se fait plus sérieux. « On vit mieux ici qu’en Moldavie, de l’autre côté du Dniestr. Nous avons des meilleures pensions parce que la Russie paye une partie. Avec 2400 roubles (200 euros), ma femme et moi nous vivons bien. Mais bon… Mon frère vivait de l’autre côté de la frontière. Au check-point, on me disait que je n’avais pas le droit de transporter de la nourriture. Je voulais juste l’aider, comme on aide son frère. Mais non. On me disait que c’est de la contrebande. Mais quelle contrebande ?!? Maintenant il est mort. La question ne se pose plus. Anatoli marque une pause et continue. « Vous savez, la politique c’est une chose et la vie, c’en est une autre. N’empêche… Des Moldaves viennent souvent travailler ici. Le gouvernement transnistrien retire 25% de leur salaire tant qu’ils n’ont pas de passeport transnistrien. Vous trouvez ça normal ? Alors que nous vivions tous en Union Soviétique ? Moi ça me dépasse. »

La Moldavie ne fait pas non plus tout ce qu’elle peut pour alléger le fardeau de ses citoyens. Désormais, certaines communes imposent à leurs habitants des autorisations pour amener des produits alimentaires de l’autre côté de la frontière. Nina est une babouchka comme on en trouve des milliers dans les campagnes moldaves. Toute sa vie, elle a travaillé dans les champs. Encore aujourd’hui, elle s’occupe de ses oies et de ses poules. « C’est une bande d’idiots ! Des crétins même ! Je ne veux plus aller en Transnistrie. Maintenant, on doit avoir une autorisation pour amener de la nourriture de l’autre côté des points de contrôle. Comme si on n’avait que ça à faire ! S’ils estiment que la Transnistrie fait partie de notre pays, pourquoi dois-je avoir une autorisation pour donner à manger à des personnes qui vivent à quelques kilomètres de chez moi ? Moi, ça m’énerve ! »

Semion a perdu son fils aîné, tué à un check-point par des soldats transnistriens. « Malgré tout, la vie continue ». Photo de Ramin Mazur

Semion Pisari, lui, vit du côté moldave de la frontière. Mais la situation en Transnistrie le touche plus que tous les autres. « Mon fils, Vadim a été tué par les soldats transnistriens, le 1er janvier dernier. Il n’a pas voulu s’arrêter au check-point. Les militaires ont vidé un chargeur dans sa voiture. Vadim est mort peu après, à l’hôpital. Il en avait sûrement marre. Parfois, sur dix kilomètres, il y a quatre barrages. Mais en aucun cas il n’a représenté un danger. »  Le quadragénaire s’appuie sur sa vieille moto, s’allume une cigarette, aspire une grande bouffée et poursuit. « Personne ne nous a appelé pour s’excuser. Le gouvernement moldave a payé les funérailles, nous on n’avait pas les moyens de lui offrir quelque chose de décent. En attendant, qu’est-ce que je peux faire ? Je passe souvent là où mon fils a été tué. Je dois travailler, la vie continue. Malgré tout. » Si Semion a l’air complètement désemparé, il ne baisse pas les bras. Même s’il est seul face à une situation qui le dépasse, il a saisi la justice. « Quand ils m’ont pris mon fils, les gens du village ont manifesté. Un avocat est venu me trouver et m’a proposé ses services. Son frère a aussi été tué pendant la guerre, en 1992. On a déposé une plainte en Russie. Ils nous ont envoyé promener. Maintenant, on a saisi la cour européenne des droits de l’Homme. Ma femme, mon autre fils et moi-même, on espère de tout notre cœur qu’on ne nous oubliera pas. » Une enquête a par la suite prouvé que le soldat qui a tué Vadim utilisaient des balles interdites par l’ONU.

Le Revizor

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