Carnet d’aventure Roumanie/Moldavie: voyage jusqu’au bout de la nuit…

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Celui qui voyage en Europe de l’est doit s’attendre à voir son confort piétiné, du moins s’il ne se contente pas des luxueux hôtels pour hommes d’affaires libidineux et escort girls. C’est en se mélangeant à la population qu’on peut appréhender une réalité peu commune.  La Roumanie et la Moldavie n’échappent pas à la règle. Le Revizor vous conte son trajet Bucarest-Chisinau effectué en train de nuit.

« Tout le monde embarque, le train part », s’époumone une employée des chemins de fer roumain. Elle sort son sifflet, monte sur la première marche du train et siffle. Un retardataire court sur le quai avec des valises presque aussi encombrantes que son énorme bedaine. L’employée des chemins de fer ne le laissera pas monter, il restera à Bucarest pour un petit temps encore. Le prochain train vers le nord ne part que dans vingt-quatre heures. Les portes se ferment, la masse décrépie d’acier et de bois s’arrache péniblement à la rouille des rails.

Chaque wagon dispose d’un « chef ». En réalité, il s’agit plus d’une mère. Elle vous indique votre couchette, vous donne des draps, s’inquiète de votre confort et vous réveille une fois à destination. Ma « maman » apprécie mon accent francophone lorsque je parle roumain. Elle veut me cajoler et m’installe avec un trentenaire. « Je pense que c’est le plus propre de tous les voyageurs de cette nuit. Tu ne trouveras pas ses vieilles chaussettes à côté de ton sandwich ou sur ton coussin. C’est tout ce que je peux faire ». Merci « maman ».

« Salut moi c’est Tomas. Je vais à Iasi, voir ma maîtresse. Merde, attends, ma femme m’appelle. Fais un maximum de bruit de fond s’il te plait, il ne faut pas qu’elle entende que je suis dans le train ! » Je secoue ma valise, la cogne contre les parois. Je tousse, j’essaie toutes les sonneries de mon portable. Tomas me regarde d’un air courroucé. « Qu’est-ce que tu fous ? Fais moins de bruit, je suis au téléphone ! » Je m’assieds, bras ballants. Je ne souffle plus mot.

Tomas raccroche. Il se débarrasse du kit mains-libres dont il ne se quitte jamais. « Tu sais, j’ai entendu que tu as un accent. Tu es sans doute un Roumain de la diaspora. Tu n’es pas sans savoir que c’est un pays de pourris, de corrompus. C’est pour ça que j’utilise un kit mains-libres. Ils ne peuvent pas m’espionner comme ça. » J’ouvre la fenêtre. Le compartiment est irrespirable à cause du fromage et du salami qui croupissent dans mon sac. La chaleur torride n’arrange rien. L’homme « le plus propre du train » n’a pas de chance. Il est tombé sur le plus puant. « Pourquoi as-tu peur qu’on t’espionne ? », je lui demande, intrigué. « C’est simple. Je suis une personne à double visage. Je travaille dans la publicité, mon but c’est de vendre de la merde aux consommateurs. Mais moi je n’achète ma nourriture qu’au marché. Je ne fume pas, je ne mange pas de viande, je ne bois pas d’alcool. Tu n’auras pas à partager ton saucisson et ta vodka ! De plus, je suis prof de yoga. Ceausescu avait interdit le yoga, c’était un signe de subversion. Encore aujourd’hui, ceux qui font du yoga en Roumanie sont presque perçus comme des terroristes. Pour avoir un haut job dans l’administration roumaine, tu dois cacher que tu fais du yoga. » Je sors ma vodka et mon saucisson. L’homme est bavard, la nuit sera courte.

 « Tu sais, la plupart des problèmes en Roumanie sont dus aux gitans ». J’avale d’un coup quelques grammes de vodka. Cette rengaine, je l’ai entendue des milliers de fois. Elle me fatigue. Malgré mon soudain penchant pour la boisson, Tomas continue dans la même lignée. « J’ai deux anecdotes à te raconter. La première a eu lieu quand j’étais logisticien pour les forces spéciales de la police, à Bucarest. Un jour, on devait faire une opération chez un des princes gitans les plus malfaisants de la capitale. J’ai accompagné l’équipe d’intervention, pour voir. On voulait entrer dans son immense propriété en escaladant les murs. Finalement, on a décidé de sonner à la porte, comme des gens civilisés. Tu sais ce que le gars nous a dit ? Oui, attendez, j’attache les lions ! Je ne rigole pas, ce gars avait bien deux lions dans son jardin ! Tu t’imagines quels steaks de premier choix on aurait fait ? En entrant dans son salon, on a vu une valise ouverte sur la table. Il y avait dedans pour plusieurs millions de lei. On s’est tous regardés. Nos regards se sont tous posés sur lui. Il est devenu tout blanc, il avait compris à quoi on pensait. Ça aurait été tellement facile, on aurait maquillé le tout en accident. Mais finalement on l’a seulement embarqué et placé l’argent sous scellés. Comme des cons. On a donné l’argent de la mafia à une autre mafia, l’état. »

Les charrettes sont encore présentes dans les villages roumains. Elles sont prisées notamment par les tsiganes.

Les charrettes sont encore présentes dans les villages roumains. Elles sont prisées notamment par les tsiganes.

Je m’en rejette un derrière la cravate. Ce que Tomas me dit me sidère. Ce play-boy propre sur lui est un véritable moulin à paroles. J’adore. « La deuxième anecdote à a eu lieu à la campagne. J’avais une Audi A6. Je suis fou de voitures. Ma femme et moi, on roulait tranquillement dans un village. Soudain, un cheval a traversé comme une furie la route, des gitans aux trousses. De peur, il est passé sur ma voiture, il l’a bien amochée. » Notre maman adoptive passe la tête dans le compartiment, demande si tout va bien. Tomas lui dit que ça irait mieux si elle restait avec lui pour la nuit. Elle rit et s’en va. « Où j’en étais ? Ah oui ! Je suis sorti de la voiture, et j’ai dit au groupe de gitans que j’allais appeler la police, que c’est ce qu’on fait dans ces cas-là. Ils se sont moqués de moi en disant que la police a peur d’eux. Ils se sont éloignés. Là, je suis devenu fou. Je leur ai dit que j’allais tous les tuer s’ils faisaient encore un pas. Pour être sûr qu’ils comprennent ce que j’allais faire, je leur ai dit que tuer signifie ôter la vie. Ils ne m’ont pas écouté. Je suis remonté dans ma voiture, et j’ai mis les gaz. » Je manque de m’étrangler avec un bout de saucisson. « Tu les as écrasé ? »  « Ben oui qu’est-ce que tu voulais que je fasse ? Ils ont abîmé ma voiture ! » Je me ressers un verre, quelque peu fébrile. « Mais bon, personne n’est mort. Le problème, c’est qu’une des gitans avait un bébé dans les bras. Il est tombé et a été un peu blessé à la tête. Les autres ont eu quelques membres cassés, rien de grave. Mais bon, j’ai dû filer en vitesse, d’autres gitans allaient me courser et me tuer. Je me sentais mal. » Je lui demande s’il se sentait mal parce qu’il avait failli tuer plusieurs personnes. « Mais non, t’es con ou quoi ?!? J’allais aller en prison et le fait que je fais du yoga n’allait pas m’aider. » J’aurais dû m’en douter. « Finalement, tout s’est arrangé. Le commissaire principal de la commune était un cousin de ma femme. Je lui ai donné une bonne enveloppe, les plaintes se sont perdues. C’est comme ça que ça marche ici. »

Le train se traîne dans l’obscurité impénétrable de la campagne roumaine depuis sept heures déjà. Soudain, d’immenses tours de béton surgissent de nulle part. Quelques pâles lumières scintillent ici et là. Nous arrivons à Iasi, la grande ville du nord-est de la Roumanie. La frontière n’est plus loin. Tomas doit se prépare, il va bientôt descendre. Tout en enfilant sa veste, il tient à me montrer le cadeau qu’il réserve à sa maîtresse. Des sex-toys. Il me fait un clin d’œil, jette son gros sac sur le dos et s’en va. « Notre maman » l’accompagne jusqu’à la sortie du train. Le silence s’abat tout autour de moi. Je vais pouvoir dormir quelques heures. Je m’allonge sur ma couchette, épuisé par les palabres de Tomas et la pernicieuse vodka. C’est à ce moment qu’un homme du compartiment voisin décide d’émettre un ronflement qui rappelle le grognement d’un ours asthmatique.

Après quelques minutes d’arrêt, le train construit il y a plus de vingt ans en Union Soviétique se remet en marche. Les parois en bois verni tremblent légèrement, les rideaux en dentelle s’agitent devant la fenêtre entrouverte. Les crissements métalliques éclipsent les ronflements de mon voisin. Je serai seul pour le reste du trajet, les Roumains se désintéressent de leurs voisins Moldaves. Je m’endors, après un autre petit verre.

Je suis brusquement réveillé par… le silence. Pas un bruit, même mon voisin l’a mise en veilleuse. Je regarde par la fenêtre. Rien. Une obscurité profonde. Tout juste la silhouette d’une armature métallique qui s’y découpe. Nous sommes sur un pont, au-dessus du « Prut », le fleuve qui sépare la Roumanie de la Moldavie. Je sors fumer une cigarette au bout du wagon. J’apostrophe « maman » sur les raisons de cet arrêt à dix mille lieues d’une gare. « On marque une pause d’une heure. On passe à l’horaire d’hiver aujourd’hui. Faudrait pas que le train arrive une heure trop tôt ». Soit. Je retourne me coucher, ma cigarette a mauvais goût. Les douaniers viendront d’eux-mêmes, je ne vais pas les attendre toute la nuit.

Le train se remet en marche. Je décide de gratter quelques lignes sur mon bloc-notes. Chaque nouveau paragraphe est rythmé par une tranche de saucisson, un bout de fromage et quelques « gouttelettes » de vodka. Je n’ai cependant pas le temps d’écrire beaucoup. Le train s’arrête de nouveau. Dehors, des hommes parlent très fort, en russe. La Roumanie est déjà lointaine. Les portes du train s’ouvrent, des hommes en uniforme militaire montent. Leurs voix rauques forcent tous les voyageurs à s’extirper des bras de Morphée. « Passeports ! Documents d’identité ! » C’est « maman » qui garde les tickets des voyageurs. Les hommes en treillis s’arrêtent à chaque compartiment. « Vous ! Êtes-vous dans la contrebande ? Vous venez acheter des cigarettes ici pour les revendre en Roumanie ? Répondez ! » Je suis surpris par la brutalité de sa question. « Euh non, moi je suis un touriste, je me promène ici et là », m’entends-je répondre dans un russe hésitant. « C’est ce qu’on verra quand tu passeras la frontière dans l’autre sens. »

Un policier moldave empêche les badauds d'approcher d'un incendie à Chisinau, la capitale moldave.

Un policier moldave empêche les badauds d’approcher d’un incendie à Chisinau, la capitale.

La sympathie des hommes d’autorité en Europe de l’est me surprendra toujours. Je ferme la porte de mon compartiment et m’assieds sur ma couchette. Je feuillette un journal. Dans le couloir, c’est la cacophonie entre le bruit des bottes, les valises qu’on ouvre, les ordres des douaniers et les explications des voyageurs. La porte s’ouvre. Un homme en bleu de travail tâché de cambouis entre sans dire un mot. Il soulève le tapis en poussant mon sac du bout de sa bottine. Le travailleur, qui n’a pas pris la peine d’éteindre sa cigarette avant d’entrer, soulève une petite trappe et chipote à quelques câbles électriques. « Euh… monsieur ? Excusez-moi, mais qu’est-ce que vous faites ? » Il ne me regarde pas immédiatement, histoire de me signifier que je suis aussi indésirable qu’une mouche à merde sur un gâteau d’anniversaire. Finalement, il grogne : « on change les roues du train ». Ah oui. J’avais oublié qu’en raison d’un plus grand espacement des rails dans tous les pays de l’ex-Union Soviétique, il faut adapter les trains. Je laisse l’électricien à sa tâche et jette un coup d’œil par la fenêtre. Le train est suspendu deux mètres au-dessus du sol ! En-dessous, des travailleurs s’esclaffent en se racontant des histoires salaces. L’Europe de l’est vient de me livrer un de ses parfums les plus attachants. Dans quelques heures, c’est la Moldavie toute entière qui s’offrira à moi.

Le Revizor

Je regrette, je ne dispose malheureusement pas de photos. Tel un débutant, la batterie de mon appareil était totalement déchargée cette nuit-là.

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