Le prix Sakharov, une arme dans les mains de l’Union Européenne

Le prix Sakharov 2012 a été remis aux Iraniens Pahani et Sotoudeh... en leur absence. Ils sont restés prisonniers en Iran.

Le prix Sakharov 2012 a été remis aux Iraniens Pahani et Sotoudeh… en leur absence. Ils sont restés prisonniers en Iran.

Le prix Sakharov est décerné chaque année par le parlement européen à une personnalité qui lutte pour les droits de l’Homme et les libertés. Cette année, le parlement a jeté son dévolu sur deux militants iraniens : Jafar Panahi et Nasrin Sotoudeh. L’Union Européenne a une fois de plus démontré que ce prix est avant tout un instrument politique destiné à saboter des « états ennemis ». Analyse.

2012. Le cinéaste Jafar Pahani et l’avocate Nasrin Sotoudeh sont choisis par le parlement européen pour recevoir le prix Sakharov. Un honneur dont ils ne pourront pas jouir, Pahani étant en résidence surveillée à Téhéran et Sotoudeh étant détenue pour son soutien à la contestation post-électorale de 2009. Il va de soi que ces deux personnages méritent ce prix, dans la mesure où ils appellent à la démocratie dans un pays où la culture plurimillénaire est asphyxiée par un régime aux habitudes archaïques. Mais pourquoi justement l’Iran, alors que le monde regorge d’un nombre incalculable de dictatures toutes plus farfelues les unes que les autres ? Pourquoi l’Europe ne récompense-t-elle pas un de ses citoyens, alors qu’un peu partout, la crise économique et le populisme ont tendance à éroder les droits élémentaires.

L’Europe aurait pu commencer par récompenser Kostas Vaxevanis, rédacteur en chef de l’hebdomadaire grec Hot Doc. Ce dernier a été jugé pour avoir publié la « liste Lagarde », regroupant les noms de 2059 Grecs accusés de fuir le fisc en trouvant dans les coffres-forts suisses un allié de taille. Il a finalement été acquitté devant le tollé provoqué, autant en Grèce qu’à l’étranger. Il est le symbole d’une Grèce qui refuse à la fois les cures d’austérité populicides et les magouilles d’une caste électorale ayant fait de la corruption son activité principale. La liste, remise par la FMIste Christine Lagarde à l’ancien premier ministre Papandréou, devait être détruite par le ministère des finances. L’objectif ? Cacher les nombreuses malversations commises par les dirigeants politiques, anciens et actuels. Mais ça, l’Europe ne veut pas l’entendre. Il faut à tout prix éviter un nouveau séisme politique, qui risquerait de fragiliser l’Euro et les intérêts allemands.

Le cas de Kostas Vaxevanis a attiré l'attention des médias du monde entier. Il symbolise le déclin de la démocratie européenne.

Le cas de Kostas Vaxevanis a attiré l’attention des médias du monde entier. Il symbolise le déclin de la démocratie européenne.

L’Espagne est un formidable terreau pourl’éclosion de lauréats du prix Sakharov. Le chômage dépasse les 20%, la faim s’invite dans les quartiers défavorisés, l’avenir n’est plus qu’une illusion, les cures d’austérité rivalisent de cruauté avec celles appliquées en Grèce. Les indignés ou une association luttant contre la misère auraient pu (dû ?) recevoir ce prix. Parce que le premier droit humain est d’avoir de quoi se nourrir, se chauffer et espérer. Mais une fois encore, l’Union Européenne lauréate du prix Nobel de la paix se montre incapable d’écouter la souffrance de ses citoyens.

Le prix sert les intérêts européens

L’Europe se veut un modèle de démocratie et de justice. Qui dit justice dit impartialité. La nationalité des lauréats du prix créé en l’honneur d’un dissident soviétique révèle que l’impartialité européenne est une coquille creuse. Pour preuve, depuis 1988, année de la création du prix, les lauréats proviennent majoritairement d’états ennemis : URSS, Tchécoslovaquie communiste, Birmanie, Iran, Chine (deux lauréats), Cuba (trois lauréats), Biélorussie (deux lauréats), Soudan, Nigéria et Russie. À chaque fois, le lauréat du prix est impliqué dans un mouvement de contestation dans ces pays au régime autoritaire voire totalitaire.

Les gagnants du prix issus de « pays amis » servent avant tout les intérêts européens. Les deux lauréats kosovars en témoignent, puisqu’on sait que l’UE a tout fait pour priver la Serbie de son berceau historico-culturel. Le lauréat bosniaque de 1993 a pour objectif de démontrer la « sauvagerie serbe », comme s’ils étaient les seuls responsables des atrocités commises lors de la guerre de Yougoslavie. Le lauréat espagnol de 2000 pointe du doigt les violences des Basques de l’ETA. Le fait que l’état espagnol refuse tout compromis a évidemment été occulté.

Ibrahim Rugova était le chef de fil des indépendantistes kosovars, primé en 1998. Il était pacifique.

Ibrahim Rugova était le chef de fil des indépendantistes kosovars, primé en 1998. Il était pacifique.

D’autres prix ont été accordés dans un esprit plus ou moins indépendant, surfant souvent sur l’actualité. C’est le cas pour les lauréats de 2011, tous acteurs majeurs de ce qu’on appelle « le printemps arabe ». En 2001, une Israélienne et un Palestinien ont été primés parce qu’il fallait bien démontrer que l’UE s’intéresse (de loin) au processus de paix.

Les dictatures amies « oubliées »

Mais ce qui choque, c’est le mutisme européen face aux horreurs commises dans les dictatures amies ou partenaires. Aucun lauréat ne vient des pétromonarchies du Golfe, pourtant assez inventives dans le piétinement des droits de leurs citoyens. L’Europe n’est-elle pas choquée qu’en Arabie Saoudite un apartheid basé sur le sexe soit toujours en vigueur ? Les libres penseurs ne trouvent-ils rien à redire à la brutalité orchestrée contre les minorités chiites de ces pays, accusées d’être soutenues par l’indécrottable Iran ?  Le pétrole a plus de valeur que les idéaux, aussi scintillants soient-ils.

La Colombie, petit protégé des États-Unis, est également absente des attentions européennes. Pourtant, ce pays s’est engagé dans une lutte sans merci avec les guérillas via le plan de « sécurité démocratique ». Ce programme n’a de démocratique que le nom. En effet, les paramilitaires d’extrême-droite sont amnistiés. Cela leur permet eux de commettre de nouveaux forfaits notamment liés au trafic de drogue, souvent avec l’aval de la classe politique. La délation est encouragée. L’armée est encore un peu plus renforcée avec l’aide de Washington. Le gouvernement feint d’ignorer que la grande majorité des morts de la guerre civile qui ravage la Colombie depuis plusieurs décennies sont imputables aux forces « de sécurité ». N’y-a-t-il pas dans ce pays un homme de paix qui mériterait le prix Sakharov ?

Et qu’en est-il de l’Afrique, si convoitée pour ses richesses minières ? Pourquoi les Européens ne condamnent que par principe la dictature instaurée en République « Démocratique » du Congo par Kabila et sa clique ? Par peur des Chinois, encore beaucoup moins regardants sur les droits de l’Homme ? Pourquoi aucun opposant au Rwandais Paul Kagamé n’a été primé, alors que son régime abat une chape de plomb sur tout le pays ? Pourquoi continuons-nous à soutenir un petit pays au pouvoir de nuisance énorme sur la RDC voisine ?

Est-ce ça les valeurs européennes qu’ils disent défendre ?

 

Le Revizor

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