Pourquoi l’Islamisme gagne-t-il les coeurs des Arabes?

Le pélerinage à La Mecque réuni l'ensemble de l'Oumma, la communauté des croyants musulmans.

Le pélerinage à La Mecque réuni l’ensemble de l’Oumma, la communauté des croyants musulmans.

Le printemps arabe semble se terminer et ses fleurs sont déjà fanées. L’Occident s’étonne. Mais pourquoi donc les Arabes succombent-ils aux sirènes de l’islamisme ? Seraient-ils totalement imperméables à la démocratie pluraliste telle que nous la chérissons ? Ils semblent oublier que l’Histoire est un continuum qui ne connait pas de ruptures, seulement des évolutions. L’islamisme devait l’emporter. C’était écrit.

Pour comprendre le long cheminement qui a conduit les Arabes à se jeter dans les bras d’un islamisme plus ou moins radical, il est nécessaire de revenir sur leur Histoire, intrinsèquement liée à celle de l’Europe. Cette histoire pourrait être saucissonnée en trois grandes périodes, largement schématisées dans cet article.

L’ère coloniale. En 1798, Napoléon Bonaparte brise d’un coup tous les rêves de la révolution française. Au diable l’égalité, la liberté et la fraternité ! Seul compte l’Empire, l’occident s’investit d’une « mission civilisatrice », appelée « le fardeau de l’homme blanc » par les loyaux sujets du Royaume-Uni. S’ensuit dès lors une véritable ruée coloniale qui verra l’Européen prendre pied sur l’ensemble du monde arabe. Français et Britanniques se partagent le gâteau, laissant quelques miettes à l’Italie. Tout ça sur le dos de l’Empire Ottoman en déliquescence, relativement accepté par les Arabes en raison de son caractère musulman.

Napoléon lance la furie coloniale sur le monde arabe. Devant les pyramides, il dira à ses hommes:"songez que du haut de ces monuments, 40 siècles vous contemplent".

Napoléon lance la furie coloniale sur le monde arabe. Devant les pyramides, il dira à ses hommes: »songez que du haut de ces monuments, 40 siècles vous contemplent ».

Les Arabes voient dans l’expansion coloniale européenne le retour des croisades. Des millions de Français déferlent sur l’Algérie, la Syrie est charcutée et les Juifs reçoivent les faveurs des Britanniques en Palestine. L’Arabe de la rue perçoit l’Islam comme un moyen de résistance. La religion est le maillon identitaire qui permettra aux Arabes de retrouver leur grandeur passée. Dans les esprits, la défaite face à l’Europe est avant tout due à l’atomisation arabe, alors que tous (ou presque) parlent la même langue et ont l’Islam pour religion.

La répression qui s’abat sur toutes les tentatives d’indépendance aura pour effet que les Arabes développeront la même vision manichéenne qui prévaut alors en Europe : c’est eux contre nous, la chrétienté contre l’Islam.

Les indépendances et le nationalisme arabe. La plupart des luttes d’indépendance se sont faites dans le sang, à l’image de l’Algérie martyre. Ces luttes sans merci ont un peu plus renforcé la dichotomie croissante entre le monde arabe musulman et l’Europe chrétienne.

Lors des indépendances, s’échelonnant sur plusieurs dizaines d’années, deux types de régime ont apparu soit juste après l’indépendance, soit quelques années plus tard. Premièrement, les monarchies islamiques (Arabie Saoudite, Irak, Syrie) largement soutenues par l’Occident. Deuxièmement, les républiques arabes à tendance nationalistes, dont l’Égypte de Nasser était le fer de lance.

Dans le premier temps, les monarchies islamiques sont en retrait. Leurs accointances avec l’Occident et le faible prix du pétrole sont deux explications qui tiennent debout. Dans les années 1950 et 1960, c’est l’Égypte qui mène la danse et qui conquiert le cœur de tous les Arabes. La résistance héroïque des Égyptiens lors de l’invasion israélo-franco-britannique du Canal de Suez donne à Nasser une aura inespérée. L’islamisme recule, l’unification arabe doit avoir pour vecteur la langue et non pas la religion. L’idéologie panarabiste culmine avec l’éphémère République Arabe Unie, regroupant l’Égypte et la Syrie (devenue elle aussi nationaliste) entre 1958 et 1961.

Nasser l'Égyptien sort considérablement renforcé de la crise du canal de Suez.

Nasser l’Égyptien sort considérablement renforcé de la crise du canal de Suez.

Mais voilà, la chute est violente. En 1967, la guerre des six jours éclate. Israël attaque « préventivement » l’Égypte, la Jordanie et la Syrie. La défaite est du côté des Arabes, l’humiliation est totale. Trois pays arabes, et non des moindres, ont subi un affront qu’on pensait inimaginable. La rue Arabe est sous le choc, le panarabisme en prend un coup.

Trois ans plus tard, Nasser, le charismatique leader égyptien meurt. L’idée d’une grande unification est quasiment enterrée, les intérêts des états reprennent le dessus. Un nouveau volet de l’Histoire arabe s’ouvre.

Les monarchies islamiques, la révolution iranienne et les kleptocraties

L’effondrement des républiques nationalistes laisse le champ libre aux monarchies islamiques du Golfe. Ces dernières verront leur influence considérablement augmenter avec le premier choc pétrolier de 1973.

Pour rappel, cette augmentation soudaine des tarifs pétroliers est due à l’embargo arabe visant à punir l’Occident pour son soutien à Israël lors de la guerre du Kippour. Les états producteurs de pétrole du monde arabe, majoritairement situés dans le Golfe, disposent désormais d’une manne financière sans précédent. Ces pays, Arabie Saoudite en tête, financent toute une série de projet liés à l’Islam dans l’ensemble du monde arabe. Des mosquées poussent en quelques semaines, des madrassas (écoles coraniques) apparaissent au milieu des montagnes de l’Atlas marocain, etc. L’Islam redevient un facteur d’unification. L’Arabie Saoudite est le nouveau phare du monde arabe.

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En parallèle, des régimes autoritaires plus ou moins laïques se développent ou continuent d’exister dans divers pays. L’Irak, la Syrie, l’Égypte, la Tunisie, le Maroc et la Libye sont de ceux-là. L’unipartisme et la rigidité politique débouchent sur une corruption galopante, bien que les situations doivent être nuancées. La plupart de ces pays sont privés de ressources pétrolières. La population est de plus en plus amère face aux réussites des monarchies islamiques du Golfe, largement dopées par les hydrocarbures.

La révolution islamique iranienne de 1979 est un coup de semonce. Les dictatures militaires soutenues par l’Occident ne sont pas immuables, l’Islam peut en triompher. L’onde de choc ne se répand toutefois pas si facilement, les Arabes, majoritairement sunnites, cultivant une méfiance millénaire pour les chiites et les Perses.

À ces éléments s’ajoutent les nombreuses guerres avec Israël. L’invasion du Liban en 1982 sera perçue encore une fois comme l’attaque du monde occidental « judéo-chrétien » contre l’orient musulman. Divers mouvements islamistes voient le jour dans la lutte contre Israël, notamment le Hamas (1987) et le Hezbollah (1982).

L’Islamisme gagne un peu partout du terrain. La corruption, l’immobilité politique et le népotisme rongent les dictatures laïques. Les monarchies islamiques arrosent le monde arabe de leurs pétrodollars, chaque cent versé étant perçu comme un point d’influence en plus.

Le printemps arabe ou le bourgeonnement islamiste

Le constat est partout le même dans les pays ayant succombé aux sirènes de la révolution populaire. La Tunisie de Ben Ali le laïque est désormais dirigée par Ennahda, un parti islamiste proche des frères musulmans. L’Égypte de Moubarak est maintenant sous la coupe des islamistes. Au Yémen, Ali Abdallah Saleh, au pouvoir depuis 32 ans, a dû fuir après avoir échappé à la mort de peu. Son vice-président le remplace en attendant de nouvelles élections. Nul doute que ces dernières amèneront un islamiste à la magistrature suprême. Le même scénario est en passe de se reproduire en Syrie. Les djihadistes syriens et étrangers, réunis au sein de l’opposition, chasseront probablement Bachar El Assad. S’installera alors une dictature régie par la charia et ce avec le soutien de l’Occident. Viendra ensuite le temps de s’insurger contre les mains qu’on coupe aux voleurs et les femmes qu’on lapide pour adultère.

Selon plusieurs observateurs, issus notamment des médias "mainstream", la Syrie est la nouvelle terre de Jihad. On y retrouve des combattants Arabes, mais aussi Caucasiens ou centre-asiatiques.

Selon plusieurs observateurs, issus notamment des médias « mainstream », la Syrie est la nouvelle terre de Jihad. On y retrouve des combattants Arabes, mais aussi Caucasiens ou centre-asiatiques.

Au vu de cette brève analyse historique, on ne peut que s’étonner des solides liens unissant les régimes islamistes aux démocraties occidentales. Pourquoi l’Afghanistan des talibans était l’ennemi à abattre alors que les pratiques des Saoudiens sont tout autant moyenâgeuses ? Quitte à soutenir une dictature, ne vaut-il pas mieux soutenir un despote se rapprochant de nos valeurs ?

Deux facteurs expliquent cette situation. Premièrement, les républiques nationalistes, dont découlent les dictatures laïques d’aujourd’hui, avaient fait le pari de l’URSS. Pari que l’on sait perdu. Ensuite, les régimes islamistes sont assis sur des réserves considérables d’or noir. Dans ces cas-là, plus rien ne compte, si ce n’est la stabilité du pouvoir politique.

Le Revizor

Pour tous ceux que le sujet intéresse, je conseille la lecture de « le monde arabe expliqué à l’Europe », écrit par le Palestinien Bichara Kadher. Ce texte se base largement sur ses travaux.

2 réponses à “Pourquoi l’Islamisme gagne-t-il les coeurs des Arabes?

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