Turquie/USA: je t’aime, moi non plus…

Dans ce texte aussi sec que concis, je tâche de mettre en lumière la nature de l’alliance stratégique unissant la Turquie aux États-Unis. Vous ne trouverez pas l’humour pourri du Revizor ici!

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La Turquie rejoint l’Otan en 1952, soit trois ans après la création de l’Alliance Atlantique. Ankara signifie clairement son attachement au bloc occidental. Très vite, les États-Unis saisissent toute l’importance que représente ce nouvel allié. La Turquie jouit d’une position stratégique, à cheval sur deux continents, au cœur de trois mondes que tout oppose. Les faucons de Washington comprennent que la Turquie est un pion essentiel pour endiguer l’avancée soviétique, conformément à la doctrine Truman. Cette position géographique particulièrement avantageuse fera que les États-Unis resteront relativement silencieux sur les troubles qui secouent la Turquie durant la guerre froide : coups d’état à répétition, invasion de Chypre, question kurde et raidissement démocratique. La coopération entre les États-Unis et la Turquie se fait alors surtout au niveau des ministères de la Défense.

La récente installation de missiles Patriot américains à la frontière turco-syrienne a beaucoup fait couler d'encre, notamment en Russie.

La récente installation de missiles Patriot américains à la frontière turco-syrienne a beaucoup fait couler d’encre, notamment en Russie.

La guerre froide prend fin avec l’écroulement de l’Union Soviétique au début des années 1990. La Russie se retire du Sud-Caucase, la Turquie n’a plus de frontière directe avec l’ennemi de toujours. C’est alors que les administrations Bush Senior et Clinton envisagent de s’appuyer sur la diplomatie turque pour avancer ses pions sur un terrain débarrassé de la présence ou de la concurrence soviétique. Washington veut dès 1991 présenter la Turquie comme un modèle à suivre, comme un pont permettant de relier directement l’Orient à l’Occident. La diplomatie turque reçoit l’aval américain pour commencer son expansion diplomatique dans des zones aussi diverses que le Caucase, les Balkans ou le Proche-Orient. Par ailleurs, Ankara obtient le statut de candidat à l’adhésion européenne en 1999, ancrant encore un peu plus son destin dans le paysage atlantique. D’autre part, dès l’éclatement de l’URSS, les États-Unis s’appuient fortement sur la Turquie pour leur « diplomatie du pipeline ». L’objectif visé par Washington est de réduire la fragilité énergétique européenne en diversifiant les sources d’approvisionnement en hydrocarbures, le quasi-monopole russe étant insupportable aux yeux des Américains. Le département d’état américain se chargea de mettre en place un service en charge de favoriser l’extraction de ressources dans la région de la mer Caspienne, avec la Turquie comme pays de transit.

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Le 11 septembre marque un tournant dans les relations turco-américaines. L’Amérique de George Bush Junior est profondément meurtrie. Pour la deuxième fois de son Histoire seulement, un ennemi extérieur est parvenu à violer la forteresse américaine. L’administration Bush partage alors le monde entre les « méchants » et les « gentils », « l’axe du Mal » et le « monde libre ». Ankara voit d’un mauvais œil les projets guerriers américains au Moyen-Orient. La méfiance réciproque se renforce en 2002 quand les islamo-conservateurs de l’AKP accèdent au pouvoir. La guerre d’Irak, déclenchée en 2003, mettra à jour toutes les dissensions. La Turquie refuse de mettre ses bases militaires à disposition des GI’s s’apprêtant à envahir l’Irak. Les Turcs redoutent également qu’en abattant le despote de Bagdad, les Kurdes indépendantistes ne bénéficient d’une plus grande marge de manœuvre.

Lors de manifestations contre l'intervention américaine en Irak, des manifestants turcs n'ont pas hésité à comparer Hitler à Bush.

Lors de manifestations contre l’intervention américaine en Irak, des protestataires turcs n’ont pas hésité à comparer Hitler à Bush.

Malgré tout, la Turquie reste aux yeux des Américains un pays pouvant grandement faciliter les relations entre l’Occident et le monde musulman. La Turquie est perçue comme le vecteur permettant la démocratisation du monde musulman. Washington remercie encore tous les jours Ankara pour son engagement en Afghanistan, qui permet de décrédibiliser la thèse selon laquelle cette guerre opposerait la Chrétienté à l’Islam.

L’élection de Barak Obama donne une grande bouffée d’air aux dirigeants turcs. Le nouveau président américain tend la main au monde musulman via son discours du Caire. La diplomatie américaine laisse de côté la confrontation directe, pour se diriger vers la persuasion. La puissance émergente turque se révèle être plus que jamais un phare pour l’ensemble de la région. Obama entend remodeler le partenariat avec la Turquie. La culture et l’économie prennent de plus en plus de place, alors qu’auparavant la coopération turco-américaine était principalement militaro-stratégique. Erdogan et Obama parlent alors de « partenariat modèle ». Des dissensions apparaissent néanmoins sur le dossier iranien.

Les Printemps Arabes ont eu pour conséquence que les relations turco-américaines se sont troublées un peu plus. Initialement favorable aux initiatives turques en matière de démocratisation de Égypte et de la Tunisie notamment, les Américains craignent désormais que le gouvernement islamiste de l’AKP ne soutienne trop fortement les islamistes.

Au départ favorable au pouvoir de Bachar Al-Assad, la Turquie s'est ensuite rangée aux côtés de l'opposition syrienne. Le siège de cette dernière se trouve d'ailleurs à Istanbul.

Au départ favorable au pouvoir de Bachar Al-Assad, la Turquie s’est ensuite rangée aux côtés de l’opposition syrienne. Le siège de cette dernière se trouve d’ailleurs à Istanbul.

Mais c’est sur le dossier syrien que les choses sont les plus ambigües. Si en apparence les relations sont au beau fixe, les deux parties encaissent les frustrations. Ankara aimerait voir Washington se montrer plus ferme envers le régime de Bachar Al-Assad, notamment en instaurant une « no-fly zone » à la libyenne. Du côté de Washington, on s’inquiète de l’important soutien turc aux Frères Musulmans, soupçonnés de vouloir créer un califat islamique. Ce fossé séparant ces alliés de toujours est devenu visible aux yeux de tous à partir du moment où la Turquie a définitivement écarté la solution diplomatique à la crise syrienne, alors que Washington semble toujours y croire.

On peut dire sans sourciller que la Turquie et les États-Unis sont de fidèles alliés. Turcs et Américains sont progressivement passés d’une alliance militaire à un partenariat englobant aussi bien la Défense que la culture, l’économie ou la géostratégie. Les liens entre les deux pays ne devraient pas connaître prochainement de bouleversements majeurs, même si Washington s’inquiète des dérives autoritaires et islamistes de l’AKP.

 

Le Revizor, en toute sobriété

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10 réponses à “Turquie/USA: je t’aime, moi non plus…

  1. Excellent article. La Turquie a toujours été une porte d’entrée au moyen-orient ou en Europe, selon de quel côté on se situe. Mais si durant la guerre froide -comme vous le faites remarquer – la politique de la Turquie était un peu brouillon, voire même inexistante, depuis la chute de l’URSS, force est de constater qu’elle a repris conscience de son importance, et de son utilité.

    Humour pourri? Le Révizor? Vous confondez avec le Monde, non? D’ailleurs, dans votre article précédent, vous avez omis de parler des animaux utilisés par l’armée Qatarii: les journalistes du Monde (mais pas tous, heureusement). Le journaliste du Monde se caractérise par une obeissance aveugle, une absence totale de charisme et d’amour propre, sans oublier un crane complètement vide…

    N’en prenez surtout pas ombrage, je ne généralise pas – bien au contraire, j’ai horreur de ça – certains journalistes se contentent de suivre la vague, d’autres la chevauche la plume d’une main, l’appareil photo de l’autre. Y a-t-il des spots de surfs en Belgique?

    Merci, et encore bravo pour votre travail.

    • Ahahaha le je n’avais pas pensé à cet animal là ! J’en ferai peut-être un petit paragraphe demain, c’est une excellente idée! J’adore rire de mes semblables.

      Oui, on peut dire que la Turquie vend son plein soutien à l’Occident. Pour bénéficier de ses largesses, l’Occident doit fermer les yeux sur quelques points inacceptables. On s’acharne sur la dictature iranienne, mais à ce que je sache, Obama ne pousse pas des cris d’orfraie quand RSF publie l’info selon laquelle la Turquie est le pays qui emprisonne le plus de journalistes au monde. La plupart des journalistes croupissant dans les geôles turques y sont pour avoir soutenu de près ou de loin la cause kurde ou arménienne.

      Merci, vos compliments me vont droit au cœur (ça change des mails d’insulte)

  2. « (ça change des mails d’insulte) »

    De la part de maris jaloux, sûrement! Ou d’humoristes envieux!
    Plus sérieusement, je ne sais pas si vous l’avez lu, mais je vous donne le lien vers un essai de Géopolintel – trés bon site, que vous connaissez – sur la Turquie:
    Géopolitique de la Turquie à partir du Grand Échiquier de Zbigniew Brzezinski
    Philippe MARCHESIN*
    http://www.geopolintel.fr/article194.html

    Bonne lecture.

    • Vous seriez le bienvenu ! 😉

      Aahaha, non, mais c’était prévu depuis longue date. Les Européens poussent en ce sens, même si le projet Nabucco semble à l’abandon face aux avancées russes (south stream).

  3. Diablerie que tout ceci, un commentaire est passé à la trappe!
    Ce commentaire vous recommandait un essai publié sur Géopolintel, et qui traite de la Turquie:
    « Géopolitique de la Turquie à partir du Grand Échiquier de Zbigniew Brzezinski »
    http://www.geopolintel.fr/article194.html

    Il disait d’autres trucs aussi, mais c’était de l’humour.

  4. Diablerie que ceci! Deux commentaires qui passent à la trappe! Perdus dans les lymbes informatiques…
    Ils contenaient un lien vers Géopolintel. Je vais y arriver! La ruse, il n’y a que ça de vrai (d’aprés Zorro).

    « Géopolitique de la Turquie à partir du Grand Échiquier de Zbigniew Brzezinski »

  5. Ouh la la! Il faut que je m’achète un cerveau et des doigts, moi! C’est de pire en pire! VOICI LE LIEN:

    wouafwouafwouaf.geopolintel.fr/article194.html

    HA HA. Qui c’est le plus fort là?

  6. Bonsoir, avant de faire un quelconque commentaire je voulais remercier le Revizor pour la grande qualité de son site d’information
    .
    En ce qui concerne la Turquie il y a des détailles que j’aurais aimer préciser. La Turquie a toujours eu des relations froide avec Israël. Son point culminant de tension avec l’entité sioniste fut lors de la flottille de gaza. Et comme nous le savons tous la Turquie est le « bras armé musulman » de l’OTAN. Celle-ci a toujours mis son véto pour toute participation quelconque d’Israël dans les affaires de l’OTAN. Mais depuis peu le gouvernement Hébreux a présentées ces excuses aux familles et aux gouvernement Turque (Voire indemnité..?). Bizarrement peu de temps après cette démarche, le gouvernement turque a lâché du mou vis à vis d’Israel (pression US?) afin qu’il y est des collaboration plus proches avec l’OTAN (entrainement conjoint et plus intense participation de ce rikiki état dans les affaires transatlantique). Je pense que ce sont des éléments a ne pas négliger dans les relations US/Turquie.
    De plus j’insiste sur un fait important à mon gout. Le partie au pouvoir en Turquie, un partie islamique qui aurait des liens étroits avec les partis islamiques des autres pays (En première ligne la nébuleuse des Frères musulmans) depuis en particuliers le « printemps arabe » (bien que ça bouge encore avec l’Egypte d’après les dernieres nouvelles..) Les muslim brotherhood ont des liens étroits (financière) avec les monarchies wahhabites pétrodollar du golfe. Qui eux même ont signé un pacte de sang avec l’hyperpuissance Ricaine… La boucle est bouclé dirait certains…
    Je veux bien croire que des tensions subsistent entre laTurquie et les USA. Apres je pense qu’il existe différente sensibilité au sein de la société turque vis à vis de sa politique étrangère (en particulier avec les USA). Mais le problème syriens a mon humble avis (dans sa globalité confirme) l’alliance Turco-Américaine.
    Apres je pense qu’il faut rester attentive a la crise interne que connait la Turquie… le choix politique de l’intérieur (monté de l’islamisme entre autre) comme de l’extérieure (en particulier la Syrie? ) de l’AKP manifeste a mon humble avis un profond malaise au sein de la société turque qui ne comprend plus rien du tout !!!
    A vrai dire moi même aussi ^^
    @suivre

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