REPORTAGE : La Géorgie en attente d’un coup de force russe

Soldats géorgiens postés à la frontière sud-ossète. En arrière-plan, une maison incendiée par son propriétaire.

Soldats géorgiens postés à la frontière sud-ossète. En arrière-plan, une maison incendiée par son propriétaire.

Voici un article assez éloigné du style qu’affectionne généralement Le Revizor. Normal, il a dû mettre sa grande gueule en veilleuse pour pouvoir être publié dans le journal belge « Le Soir ».

Cinq années se sont écoulées depuis la guerre opposant Russes et Géorgiens pour le contrôle de la république séparatiste géorgienne d’Ossétie du Sud. Malgré la main tendue du nouveau gouvernement géorgien, Moscou opte pour la provocation. Des soldats russes ont fait savoir que la frontière sud-ossète serait prochainement avancée de quelques dizaines de mètres dans plusieurs villages frontaliers. Les Géorgiens pratiquent la politique de la terre brûlée. Beaucoup craignent le pire.

Au premier abord, Dvani est un patelin géorgien comme il y en a des centaines. De vieux 4×4 russes croisent des vaches sur une route poussiéreuse. Des animaux de basse-cours viennent s’abreuver au point d’eau où les femmes lavent leur linge. Des enfants chapardent du raisin et des pommes dans les innombrables vergers. Mais la présence d’un check-point de la police militaire au beau milieu du village rappelle que l’Ossétie du Sud n’est qu’à quelques mètres. Kalashnikov en bandoulière, les policiers vêtus de kaki contrôlent tous ceux qui ne vivent pas dans les environs. « Généralement, c’est très calme. Il ne se passe rien, affirme un policier qui tient à garder l’anonymat. Mais il y a deux semaines, les Russes ont annoncé qu’ils allaient avancer la frontière. Nous sommes vraiment à cran. Ils peuvent lancer une offensive n’importe quand. Ils se sont même amusés à écrire sur notre panneau annonçant la frontière qu’elle se situe en fait quelques dizaines de mètres en arrière.» Il s’allume une cigarette et s’assied lourdement : son gilet pare-balles pèse plus de quinze kilos. « C’est bon, vous pouvez passer », dit-il crachant sa fumée dans un large soupir.

Une centaine de mètres plus loin, la frontière avec l’Ossétie du Sud. Un barrage de fils barbelés et de blocs de béton empêche tout passage. Un soldat géorgien est posté tous les cinq mètres. Personne en vue du côté sud-ossète. Preuve que les menaces russes sont prises au sérieux, les décombres d’une maison à cinq mètres de la ligne de démarcation. « J’ai mis le feu à ma propre maison, affirme sans ambages Givi, un sexagénaire énergique. Quand les Russes sont venus avec leurs vieilles cartes soviétiques pour montrer que ma maison se trouvait sur le territoire de l’Ossétie du Sud, j’ai pris peur. Ils ont dit que j’avais trois jours pour partir ou pour renoncer à ma nationalité géorgienne. Les Russes ont au moins cette qualité-là : quand ils disent quelque chose, ils le font. Comme notre armée ne pèse rien face à eux, j’ai pris les devants. Je ne veux rien leur laisser. »  Après avoir bouté le feu à sa maison, Givi a pris les quelques biens qu’il possède et est parti habiter chez Irakli, un de ses amis du village. La solide demeure d’Irakli devrait rester du côté géorgien. La maison oui, mais pas tout le jardin. « La frontière passera là, s’exclame-t-il en montrant le pied d’un pommier. Sur ce talus, ils installeront probablement une mitrailleuse. C’est ce que je verrai depuis ma fenêtre. »

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Un arbre à souhait. Une tradition veut qu’on fasse un vœu en accrochant un bout de papier ou de tissu à un arbre bien défini. Encore une maison incendiée.

Temuri, lui, avait déjà perdu deux hectares de terres suite à la guerre d’août 2008. Les soldats russes sont venus lui dire il y a quelques jours qu’il perdrait bientôt ses deux derniers hectares. « Je n’ai pas hésité une seconde. J’ai pris une hache et j’ai coupé les 350 arbres fruitiers que j’avais encore, dit cet homme de 61 ans, les larmes aux yeux. C’est tout ce que j’avais pour nourrir ma femme et mes six enfants. Il ne me reste que quelques vignes près de ma maison. » Il est lui aussi sceptique sur le futur de son village et de la Géorgie. « Des hélicoptères militaires russes passent de plus en plus souvent au-dessus de nos têtes sans que notre armée ne puisse faire quelque chose. Face à la Russie, nous sommes comme des fichus de paille dans une moissonneuse-batteuse. Tant que l’Europe ou les États-Unis ne nous aident pas, nous n’avons aucune chance. Les Russes le savent », conclut-il dans un accès de fatalisme.

La Géorgie tente de convaincre ses villageois qu’elle ne restera pas bras croisés si l’ours russe sortait de sa tanière. Des soldats entassent de la ferraille et des morceaux de bois près de la frontière pour dresser de futures barricades. Tbilissi invite des journalistes des plus grands médias étrangers à venir se rendre compte de la situation sur place. Des étudiants et des députés viennent par cars entiers assurer les villageois de leur soutien. Tout ça sous le regard attentif des soldats russes qui observent tout ce remue-ménage depuis une colline avoisinante, une paire de jumelles en main.

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L’armée géorgienne prépare des barricades. Les soldats russes sont à moins de 200 mètres.

« Le Kremlin montre qu’il fait ce qu’il veut »

« En menaçant nos frontières, les Russes donnent un avertissement à la Géorgie, estime Tornike Sharashenidze, professeur de sciences politiques à l’Institut Géorgien des Affaires Publiques. Moscou veut nous punir parce que nous signerons probablement un Accord d’Association avec l’Union Européenne début 2014. Le Kremlin montre qu’il fait ce qu’il veut. Selon moi, il s’agit d’un simple coup de semonce visant à orienter la politique étrangère géorgienne. Ils ne sont pas assez fous que pour nous attaquer. Enfin, du moins pas avant les Jeux Olympiques d’hiver de Sotchi, en février prochain. »

« Tbilissi essaye toujours de noircir le tableau. Mais les Ossètes veulent simplement plus de sécurité. Personne ne veut que les Géorgiens réitèrent leur agression de 2008, affirme Dimitri Babitch, un journaliste russe de l’agence de presse RIA Novosti, réputée proche du Kremlin. On ne peut pas leur en vouloir. D’ailleurs, à ce que je sache, la Russie n’a pas demandé aux Géorgiens de brûler leur maison. Le Kremlin était prêt à leur donner un passeport russe. »

Les menaces russes surgissent alors que la Géorgie organise dans deux semaines ses élections présidentielles et que se tiendront dans un peu plus de trois mois les Jeux Olympiques d’hiver à Sotchi, ville située à la frontière géorgienne. Tbilissi envisage de boycotter ces jeux en signe de protestation.

Adrien Koutny

11 réponses à “REPORTAGE : La Géorgie en attente d’un coup de force russe

  1. Vous ne pouvez pas vous imaginez.
    Tous les jours, telle une âme en peine, je consultais – frénétiquement – ma messagerie afin de savoir si mon journaliste préféré avait écrit quelque chose. Et rien.
    Mais ce matin, en allant par hazard sur ce site, je découvris que le.titre de votre précédent message avait été changé…Le Revizor était donc dans la place! Et à la pause de la mi-journée: Tatammm! Le revoilou. Quel bonheur!

    Revenons-en à votre excellent travaille, car il remet à sa place la Russie. Russie qui passe pour le sauveur du peuple syrien, qui passe aussi pour s’opposer aux USA, mais qui a une toute autre politique en ce qui concerne ces anciennes « conquètes »…
    Je voudrais dès lors, vous demander l’autorisation de rebloguer votre travail sur Strategika51.

    Amicalement…

    PS: hin hin hin, j’ai quand même noté une erreur dans la phrase de Givi:

    Quand les Russes se venus

    • car il remet à sa place la Russie. Russie qui passe pour le sauveur du peuple syrien, qui passe aussi pour s’opposer aux USA, mais qui a une toute autre politique en ce qui concerne ces anciennes « conquètes »…

      ????????????????????????????
      Et la place de la France..elle est où ?

      Pour ce qui concerne de la Syrie.. ce sont les syriens qui ont gagné !
      Lavrov, l’arménien de Géorgie a fait le reste..

      • Si la Russie et la Chine n’avaient pas mis leur véto dés le départ, je ne suis pas sûr que le peuple syrien ait pu gagner quoi que ce soit.

        Quant à la France (Israélie de l’Ouest), je ne sais pas oú elle est, mais sûrement pas à sa place.

      • Vilistia, je ne pense pas qu’on peut dire que le peuple syrien a gagne. Tout simplement parce qu’une guerre, civile qui plus est, ne fait que des vaincus, pas des vainqueurs.

        Il me semble avoir lu recemment que les degats materiels en Syrie sont estines a 100 milliards de dollars. Autant dire plus que le PIB annuel du pays. A cela s’ajoutent les degats humains. Ce pays aura besoin de decennies pour se relever.

    • Je suis content de voir que vous etes toujours fidele au rendez-vous!
      Voyez-vous, la ou je me trouve, dans les montagnes, le wifi ne passe pas. Il n’y a que les chevres, les chars russes (et des fautes de frappe) qui passent.

      Globalement, je suis d’accord avec la politique etrangere russe. Mai leur action actuelle en Georgie est tout bonnement excecrable. Tout comme leurs tentatives pour faire pression sur l’Ukraine et la Moldavie.

      Bien sur, rebloggez !

  2. Lorqu’on sert de larbin sioniste et que l’on sait aussi que le but inavoué est pour l’Occident, d’avancer dans le Caucase, je serais géorgienne et je me dirais que je sers d’idiote utile..
    BHL est-il géorgien ?

    La russe à moitié circassienne comme les géorgiens s’en désole ma
    is c’est ainsi
    Vilistia
    bonjour à vous

    • La Georgie se tourne vers l’Occident parce que la Russie ne sait pas lui parler. Si Moscou tenait un autre langage que celui de la force, les Georgiens se jetteraient dans ses bras. Mais entre les menaces, les humiliations et les coups tordus, Tbilissi n’a aucune raison de se rapprocher de la Russie.

      Il suffit de voir comment est payee la main tendue du gouvernement georgien actuel. Le reportage que j’ai publie ci-dessus n’est que le sommet de l’iceberg. Moscou refuse d’abolir le regime des visas comme l’a fait Tbilissi. Le Kremlin juge opportun de choisir pour porter la flamme olympique un pilote ayant participe a la guerre de 2008. Moscou ne veut que la confrontation avec la Georgie. Et c’est bien triste.

      Merci pour votre reaction.

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