Papa Europe et la mère Russie s’arrachent la garde de l’Ukraine

ukr

Il y a bien longtemps que l’Europe et la Russie ont divorcé. Ce fut houleux, sanglant même. Les trépassés de Katyn, les civils morts dans les cendres de Stalingrad et les assiégés de Sébastopol peuvent en témoigner. La garde de l’Ukraine a été accordée sans hésitations à la Russie. C’est en effet avec la mère (patrie) que l’Ukraine a plus d’affinités culturelles. Mais le père Europe ne compte pas en rester là.

Le procès se déroule au beau milieu de la place de l’Indépendance de Kiev. De lourds nuages gris renvoient l’écho du chuintement d’une foule anxieuse. Des policiers en tenue émeute sont alignés, prêts à charger au premier incident. Face à eux, des partisans de l’intégration européenne, masqués. Un bulldozer tourne au ralenti, le pied d’un manifestant joue doucement avec l’accélérateur, crachant une épaisse fumée bleue.

Soudain, un petit groupe d’hommes en costumes de luxe perce la foule. À leur tête, Viktor Ianoukovitch, avocat de la mère Russie. Des sifflets se font entendre parmi les manifestants. Les muscles de la mâchoire des policiers se contractent, prêts à broyer le protestataire trop intrépide. Viktor Ianoukovitch monte sur une modeste estrade avec trois gardes du corps. Il s’approche du micro, le saisit et s’exclame.

–          Bonjour mes compatriotes ! Je comprends votre effarement. Ça fait des années que beaucoup d’entre vous désirent sauter dans les bras de  papa Europe, dit d’un ton professoral Ianoukovitch. Vous l’aimez, vous le chérissez, mais vous ne le connaissez pas. Vous ne savez pas comment il se comporte avec deux de nos sœurs, la Bulgarie et la Roumanie. Vous ne savez pas comment il bat durement notre sœur orthodoxe, la Grèce. Vous ne savez pas à quel point il peut être autoritaire et absent à la fois. Pourquoi devrions-nous quitter la mère Russie ? Ne nous a-t-elle pas donné richesse et développement ?

Un manifestant sort des rangs. Il a le nez d’un Grec, les cheveux d’un Irlandais, la pilosité d’un Portugais, les yeux d’un Suédois, l’air dédaigneux d’un Français et la bedaine à frites d’un Belge. Il arbore un t-shirt où les Femens conduisent le peuple vers la liberté, un drapeau européen en main.

–          Richesse et développement, vous voulez rire !?! Certes, nous devons notre industrialisation rapide et notre agriculture florissante aux efforts de notre mère, quand elle était encore sous la coupe de ses idées communistes. Mais à cause de son instabilité chronique, nous sommes encore à la traîne. Regardez à quelle vitesse notre sœur polonaise a appris son métier de plombier. Regardez comment l’Allemagne brille dans le monde entier en construisant des voitures. Ne parlons même pas de la sœur Française qui croule sous l’or en revendant des fromages puants et des parfums hors de prix. Et nous, nous sommes au bord de la faillite. Maman continue à picoler méchamment et à couper le gaz dès que quelque chose ne lui revient pas. Cette situation vous plait ? Est-il interdit d’aspirer à un futur plus glorieux ?

Des milliers de manifestants applaudissent à tout rompre, le plaidoyer de leur avocat les réconforte dans leurs certitudes européennes. Le moteur essence (avec beaucoup de plomb) du bulldozer hurle, mais le monstre d’acier ne bouge toujours pas.  La mine des policiers se renfrogne encore plus. Ils ont envie de casser quelque chose, peu importe si c’est du hippie, du pédé, du réfugié ou de l’européen. Viktor Ianoukovitch s’époumone et parvient à réinstaurer le calme.

pol

–          N’oubliez pas que certains de nos frères et sœurs européens doivent leur richesse à leurs actes de pillage en Afrique, en Amérique latine ou en Asie. N’oubliez pas le fameux proverbe gitan qui dit « qui vole une poule vole une réputation. » Vous décrivez vous-même le sort réservé aux plus faibles de notre famille européenne, ils sont systématiquement relégués dans des spécialités subalternes et son payés une misère par nos frères et sœurs plus riches. Or, qu’est-ce que l’Ukraine a pour elle ? Des régiments de plombiers pour concurrencer la Pologne ? Des légions de ferrailleurs pour contrer la Roumanie ? Ne rêvez pas, ce qui vous attend en Europe, c’est une division internationale et capitaliste du travail. Vous gagnerez quelques kopecks, mais vous perdrez votre fierté. Je ne veux pas que l’Ukraine se prostitue !

L’avocat européen fulmine ! Il balance rapidement ses longs bras velus comme le dos de sa sœur portugaise. Ianoukovitch semble quant à lui satisfait de sa tirade.

–           La prostitution, ce n’est pas avec papa Europe qu’elle se fait. L’Ukraine est déjà une pute que vous, vos oligarques et vos mafieux sans scrupules baisez tous les jours, dit l’avocat européen en remuant les bras comme sa sœur l’Italie. Vous volez, vous vous accordez des luxes inimaginables alors que notre salaire moyen n’est que de 320 euros par mois ! La mère Russie ne connait que ça, la corruption. Vous savez comment elle est. Elle propose des bakchich aussi vite qu’elle emprisonne ses opposants. Ce qu’il nous faut, c’est moins d’autoritarisme.

Maintenant, c’est Ianoukovitch qui a l’air mal à l’aise. Que se passera-t-il si les juges apprenaient que la mère Russie avait offert de somptueux cadeaux (gaz, investissements, prêts) à sa fille pour acheter son amour ? Après un moment de doute, il reprend la parole.

–          Est-ce ma faute si l’Ukraine est devenue schizophrène à force d’être secouée par ses sœurs lithuanienne et polonaise ? Elle ne sait pas ce qu’elle veut parce qu’elle a été négativement influencée par la propagande catholique et pro-occidentale de la Pologne. Mais la moitié saine de l’Ukraine veut toujours vivre avec la mère Russie. L’empêcher de parler la langue de Pouchkine dans les bâtiments officiels ne modérera pas son amour pour la Russie. D’ailleurs, maman a grandi à Kiev. Nos destins sont indissociables, que vous le vouliez ou non.

À ce moment-là, une escouade de policiers surarmés se jette sur le manifestant au bulldozer. Le reste de la garde prétorienne charge, fracassant ces crânes d’œuf d’Européens. Les manifestants lancent des pierres. Des Femens écartent les cuisses pour… pisser sur la veste d’un Ianoukovitch ulcéré.

Le chaos est général. Un « provocateur » empale un policier avec un drapeau européen en criant : « Paix et démocratie ! ». Le flic s’effondre et se vide dans une mare de sang. Les policiers contre-attaquent avec des gaz lacrymogènes. Ils hurlent « aimez votre mère, bordel de merde ».

Des millions d’écrans de télévision s’éteignent au même moment. Les hordes de juges-téléspectateurs se frottent les yeux. De Moscou à Bruxelles, en passant par Kiev et Varsovie, l’intérêt est le même. Ils rendent leur verdict. Le sommet de Vilnius a tourné au vinaigre pour l’Union Européenne : la mère Russie a toujours la garde de l’Ukraine. Peu importe si elle punit une Ukraine trop pro-occidentale en la privant de chauffage en hiver. Peu importe si par le passé l’Ukraine a eu à mourir de faim à cause de l’appétit russe. Peu importe si la mère Russie pourrit fréquemment ses relations (commerciales) avec sa fille. L’Ukraine a sa fierté.

Le Revizor

poutine

18 réponses à “Papa Europe et la mère Russie s’arrachent la garde de l’Ukraine

  1. Hé! Vous avez oublié tonton OTAN (ou tata NATO, c’est selon).
    En plus il y a erreur sur l’engin. Ce n’est pas un bulldozer (bouteur, en bon français), mais un chargeur…utilisé comme un bouteur, certes, d’où la confusion.
    Trève de plaisanteries, je n’arrive pas à comprendre comment on peut aspirer à entrer au sein de l’UE. Cela me sidère…

    • Pour mon bien-être cardiaque, je n’ai pas voulu mentionner cette tante aussi autoritaire que perverse. Désolé pour le bulldozer!😀
      Cette envie peut se comprendre quand on se rend compte à quel point cet état est corrompu et failli. Ils espèrent sans doute avoir le niveau de vie allemand en quelques années…

      •  » Ils espèrent sans doute avoir le niveau de vie allemand en quelques années… »
        Ils veulent passer leur temps à travailler, avoir une couverture sociale a minima, un salaire de base un peu plus élevé que leur salaire moyen actuel, et ne pas pouvoir s’offrir une des voitures qu’ils assemblent? Bonne chance à eux.
        Par contre, pour chaque ukrainien venant habiter en France, une palette de beaujolais nouveau est offert! C’est pas une offre de bienvenue, ça?
        J’aurai quelques réclamations quant aux qualificatifs utilisés pour décrire la France dans votre article, mais on règlera ceci plus tard…

        De plus, il me semble que lors d’un échange – à propos de la Géorgie – vous m’aviez imploré – si si, j’insiste – de ne pas parler de divorce. Et maintenant vous parlez de la garde de l’enfant. La page est tournée? Formidable.
        Au fait, vous ne m’avez pas répondu. Vous aviez bien passé votre thèse, non?

        Salutations…

      • Oui, je l’ai passée!😉 Merci!

        Mais vous en faites véritablement une obsession de ce Beaujolais! Avez-vous reçu une licence du ministère de la Défense pour en exporter?

        Disons que pour cet article, j’ai misé sur une image forte. En gros, j’ai succombé aux sirènes du sensationnalisme. Qui sait, peut-être vais-je trouver une place à Libé…

    • Oupsss! « Papa a sans doutes…
      Désolé, c’est mon clavier. C’est du Made in France. Et vu le classement de ladite France au niveau mondiale pour l’éducation de nos têtes blondes, il n’est pas étonnant que lorsque je tape une phrase, il n’en fasse qu’à sa tête.
      Bon, d’accord, j’avoue, c’est moi qui ne sais plus écrire…

      • Donc, si je comprends bien, je suis honnête quand j’avoue ne plus savoir écrire; mais pas lorsque je fais de la propagande, euh non, de la pub, pour cet excellent picrate, ha zut, je voulais dire vin, qu’est le Beaujolais Nouveau?

        Je ne fais plus illusion, va falloir que je change de métier.

      • Vous êtes Français, vous avez donc certaines barrières insurmontables.

        Demandez à un Belge de dire « french fries », il s’y refusera et ce même si sa vie est en danger!

        De même, vous ne pouvez pas dire que le Beaujolais a le goût d’un vieux gasoil lourd en plomb!😀

      • Si, si. Je peux le dire. Et je le fais tous les ans, fin Novembre. J’ai d’autant moins de mal à le dire que je ne bois pas de vin, sauf le blanc. Cette semaine, j’ai fait une cure de Chimay. Toujours aussi bonne.

        Pour ce qui est des barrières insurmontables, il en est certaines qui frisent le ridicule. Les préservatifs, par exemple: en France on les appelle « capotes anglaises », alors qu’en Angleterre ils les nomment « French Condoms ». Ahhhh, le chauvinisme! Je le croyais disparu avec l’Europe…Des clous!

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