A qui profite la Crimée?

crim

Le « monde libre » est sous le choc. L’ogre russe vient de poser ses pattes velues sur l’Ukraine et ne semble pas vouloir la lâcher avant d’avoir goûté un bon morceau. Personne ne s’y attendait. Et maintenant encore, la confusion règne. Que veulent ces soldats sans insignes distinctifs ?

On se croirait revenu à 1940, quand la France et l’Allemagne se toisaient en attendant le tourbillon sanglant de la guerre. L’Ukraine a rappelé ses réservistes, les Russes creusent des tranchées pour protéger cette Crimée si importante dans le mythe national. Des bandes armées investissent les administrations et les bâtiments militaires sans coup férir. Si la confusion était une arme de guerre, la Crimée serait réduite en cendres.

L’efficacité et le professionnalisme des soldats sans insignes ne rendent pas le doute possible. C’est bien le Kremlin qui est à la manœuvre dans la péninsule ukrainienne. Mais que cherche Vladimir Poutine ? Voilà une question qui doit sans doute empêcher de dormir les dirigeants occidentaux. Les réponses potentielles sont variées. Certains « experts d’un soir » comparent l’intervention russe en Crimée à l’écrasement des printemps pragois et hongrois. Rien de plus faux. Les soldats russes débarquant en Crimée sont accueillis avec des fleurs, pas avec des cocktails molotov. Personnellement, je ne crois pas non plus à l’annexion pure et simple. Les stratèges du Kremlin sont bien trop malins pour ça.

Non, je pense qu’il s’agit d’un plan bien plus audacieux, déjà appliqué en Géorgie et dans une certaine mesure en Finlande. Si les chars russes débarquent massivement en Crimée, c’est pour neutraliser l’Ukraine et renverser son gouvernement, jugé illégitime puisque issu d’un coup d’État.

Il est tout d’abord question de créer un conflit territorial. C’est chose aisée en Crimée, puisque la majeure partie de la population souhaite rejoindre la Mère Russie. Le Kremlin donne tout d’abord l’impression aux locaux de se soucier de leur sort en « chassant les nazis de Kiev ». Les russophones vivant sur place sont alors cajolés dans ce mythe rassurant de la « grande guerre patriotique », qui avait vu l’URSS terrasser la bête nazie. Chez les Russes plus que chez tout autre peuple, cet épisode glorieux est gravé dans la chair et peut avoir une influence sur le bon sens populaire. Ce n’est donc pas un hasard si les révolutionnaires de Maïdan sont si massivement qualifiés de « fascistes », alors que ces derniers, bien que présents, restent minoritaires. De plus, le Kremlin conforte les Criméens dans leurs certitudes en promettant des investissements pour un montant de cinq milliards de dollars. Il faut reconnaître que ces derniers temps les autorités russes sortent le chéquier avec autant d’indifférence qu’un prince émirati en villégiature à la Côte d’Azur.

Évidemment, les Criméens ne vont pas s’opposer à un « envahisseur » si rassurant et si généreux. Quand le Kremlin se sera assuré d’un total soutien populaire, il aura alors le choix entre deux options. D’une part annexer cette région réputée pour sa beauté. Mais il ne le fera pas, les conséquences seraient trop lourdes. L’Ukraine tournerait à jamais le dos à son voisin russe, l’Occident prendrait des mesures de rétorsion, la Russie perdrait toute crédibilité quand elle critique les ingérences occidentales.

La deuxième option est celle qui me paraît de loin la plus probable. Moscou profitera de sa position de force pour neutraliser, « finlandiser » l’Ukraine. Des conditions léonines seront imposées à l’Ukraine pour retrouver le contrôle de la Crimée : augmentation des effectifs russes sur la base de Sébastopol, renoncement éternel aux ambitions euro-atlantiques,  intégration à l’Union Douanière, etc. C’est ce qui s’est passé en 2008, dans le conflit qui a opposé Russes, Géorgiens et Sud-Ossètes. La plupart des Géorgiens comprennent désormais qu’ils n’intégreront jamais l’UE ou l’Otan, du moins pas tant qu’il y aura des conflits territoriaux si importants. Les Géorgiens n’étant pas du genre à renoncer à ce qu’ils considèrent comme leur terre, l’affaire est entérinée.

Les dirigeants ukrainiens devront batailler dur pour limiter la casse si toutefois Poutine accepte ces « fascistes » à la table des négociations.

Le deuxième but de la démonstration de force russe vise à étrangler le pouvoir de Kiev, au niveau financier tout d’abord. Nos médias nous répètent à l’envi que l’Ukraine est au bord de la faillite. Cette Europe qui affame les Grecs n’a donc pu qu’applaudir quand Iatseniouk, un ancien de Goldman Sachs a été désigné premier ministre. Pour faire face à la déferlante russe, ce même Iatseniouk a été obligé de rappeler sous les drapeaux les réservistes. Ce sont donc des foules entières qui quittent leur poste de travail pour aller patauger dans la boue à portée des chasseurs-bombardiers russes. Les effets sur l’économie ne peuvent qu’être dévasteurs. Pour couronner le tout, Moscou suspend son aide de 15 milliards de dollars en attendant « une clarification de la situation ». Le pouvoir ukrainien a d’ores et déjà prévenu ne pas être capable de payer les pensions du mois de mars. Il ne peut plus se tourner que vers les vampires du FMI.

Poutine tente aussi de pousser les autorités de Kiev à la faillite morale. Tous ceux qui ont vécu les événements de Maïdan vous diront à quel point la fibre patriotique des Ukrainiens est impressionnante. Il suffit qu’une personne entonne l’hymne national pour que 10 000 personnes reprennent à l’unisson. Que penseront ces révolutionnaires à la retraite quand ils verront que leur gouvernement, en supprimant les lois garantissant le statut de langue régionale au russe, a donné un formidable prétexte au Kremlin pour intervenir en Crimée ? Que penseront les fascistes de Praviy sektor, fers de lance de la révolution, quand ils réaliseront que les hommes en qui ils ont eu confiance ont conduit leur pays à la guerre civile ? Si les autorités de Kiev ne reprennent pas le contrôle rapidement, ils se feront chasser à coups de cocktails molotov, comme Ianoukovitch. La révolution dévore ses propres enfants.

Personnellement, j’ai un peu de mal à me positionner. C’est l’éternel débat entre l’intégrité territoriale et l’autodétermination des peuples. Je tiens simplement à souligner que depuis la fin de l’URSS, la Russie a le principe d’intégrité territoriale comme noyau de sa politique extérieure. Son intervention en Ukraine me surprend donc largement. D’autant plus que contrairement à la situation qui prévalait dans le Caucase en 2008, il n’y a pas de risque d’épuration ethnique ou de violences à grande échelle. Nous sommes peut-être en train d’assister à la renaissance d’une Russie définitivement débarrassée de ses complexes.

Gare à ceux qui se mettront sur son chemin.

Le Revizor

15 réponses à “A qui profite la Crimée?

  1. Je commençais à m’inquiéter. Je me donnais jusqu’à demain avant de t’envoyer un mail. Quand même, j’ai bien pensé que tu devais suivre les évènement, depuis Leningrad.
    Y es-tu toujours? Pas trop froid? Je te proposerai bien d’aller faire un tour en Crimée…

    Pour en revenir à Poutine, il se pourrait qu’il ait repris du poil de la bête. Certes, les ingérences russes sont (beaucoup) moins nombreuses que celles de l’Occident, aussi a-t-il voulu faire comprendre à Obama and Co de ne pas trop pousser l’OTAN à l’Est.

    Pour l’instant c’est le status quo du côté occidental, mais tout finira par se tasser. Au peuple ukrainien de recoller les morceaux…

    Heureux de te relire.

    • Ahaha, c’est sympa! Je ne suis pas encore à Leningrad, dimanche seulement. Mais j’ai été beaucoup travaillé pour divers médias cette semaine, justement sur l’Ukraine. Je n’ai pas vraiment eu le temps de m’occuper de mon blog.

      Je négocie actuellement pour aller en Crimée, on verra ce que ça donne.

      Tu as raison pour Poutine. Remarquons quand même que les JO ne lui réussissent pas, il devrait plutôt se passionner pour le cricket ou le backgammon.

      A bientôt l’ami!

  2. La situation sur le terrain peut devenir si grave qu’il faut bien y réfléchir avant de se prononcer pour un camp ou pour un autre. Le mieux aurait été de s’abstenir et laisser aux peuples concernés directement le soin de régler leurs différents. Mais bon, comme d’habitude nos intellectuels engagés occidentaux, ont créé le chaos… tout comme avec le « Printemps Arabe ».
    Bernard Henry Levy -le diable – l’emportera t’il sur la Madone…ici en toile de fond ?
    http://eclaireurcitoyen.canalblog.com/archives/2014/03/04/29357641.html

  3. L’Ukraine est partie intégrante de « civilisation russe » au sens large. S’attaquer à la stabilité de l’Ukraine c’est s’attaquer à la stabilité et aux interêts stratégiques de la russie !!! Justement la Russie vise à conserver l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Combien d’ukrainiens oseront tirer sur des russes, à part les néonazis et pro-anlantistes de l’ouest? C’est un peu comme si des fascistes flamands prenaient le pouvoir en belgique par un putsch, créeraient l’anarchie et interdisaient la langue française en wallonie…la France devrait intervenir pour protéger les Wallons. Non?

    • Les ukrainiens russophones, se sentent plus proches de Moscou que les belges ou suisses francophones se sentent proches de Paris. L’arrogance française due au gouvernement central y est pour beaucoup. Nous ne sommes pas dans un système fédéral comme les autres pays.
      Savez vous seulement qu’il existe en Suisse un canton et une république du Jura francophone ? et dont une partie reste encore rattachée au canton de Berne alémanique se voyant de fait privée des hautes fonctions administratives.
      Situation Ignorée dédaigneusement par notre gouvernement qui redoute l’amalgame dans notre république une et indivisible. .. D’autres exemples comme le val d’ Aoste, les Flandres ou le pays basque espagnol…

    • Ukraine:place Maidan,les snipers tiraient sur les deux camps !
      Dans une conversation téléphonique produite par Russia Today, un ministre estonien explique à Catherine Ashton que les snipers de la place Maidan tiraient sur les deux camps et qu’ils appartiendraient à la nouvelle coalition. Cette conversation a été interceptée par les services secrets du SBU et son existence a été confirmée par le ministre estonien.
      http://medias-presse.info/ukraineplace-maidanles-snipers-tiraient-sur-les-deux-camps/7198

      • Et quid de l’arrogance du pouvoir moscovite qui durant une septantaine d’année à régi la vie de millions de soviétiques? En Géorgie, du temps de l’URSS, quand on voulait agrandir sa maison il fallait demander un permis de construire à… Moscou et ensuite à Tbilissi.

        Oui, cette conversation va décrédibiliser un peu plus le nouveau pouvoir, qui enchaîne les coups durs. Faut voir s’il tiendra sur ses jambes ou s’il finira pas tomber au tapis, KO… Le temps le dira.

    • Je suis tout à fait d’accord sur le fait que l’Ukraine, c’est un morceau de la civilisation russe. Quand j’étais sur Maidan, les manifestants me demandaient mon opinion. Je leur répondais invariablement « je pense que votre place est aux côtés de la Russie, mais si voulez nous rejoindre, bienvenue »! C’est la liberté.

      Cette comparaison est fausse. Tout d’abord, à part le Vlaams Belang et le PP, il n’y a pas de fascistes en Belgique. La NVA est seulement nationaliste.

      Et à ce que je sache, la vie ou l’intégrité physique des russophones n’était pas menacée. Rien ne justifiait une telle réaction russe. Le Kremlin aurait mieux fait de mettre une grosse pression économique sur Kiev pour l’obliger à accepter des référendums d’autodétermination en Crimée et dans le Donbass.

  4. …. Rien ne justifiait une telle réaction russe. ….

    Absolument rien, sauf le goût de la rapine et du meurtre, ne justifiait une action sauvage par des étrangers en Ukraine. Quand l’opposition décide de tuer des policiers parce qu’elle refuse de respecter la démocratie, le vote, la voix du peuple, elle mérite la mort car elle met en danger d’innocents citoyens qui veulent juste vivre en paix dans l’État de droit qu’ils respectent.

    La révolution en Ukraine n’est pas une révolution tout l’monde sait ça maintenant, sauf les imbéciles de mauvaise foi.

    La Russie est dans son droit, elle a agi selon les règles mais ce n’est pas ça qui compte vraiment mais plutôt le fait que l’OTAN et les USA sont trop faibles pour attaquer la Russie et que s’ils osent agir comme des scélérats, ils seront anéantis, l’Europe sera anéantie, il y aura des millions de morts, de blessés et une immense misère….pour satisfaire le besoin de quelques uns car on le sait tous aussi : War Is a Racket…

      • Ah oui le Bosphore! Eh bien j’imagine même pas la réaction de Poutine si par hasard la Turquie avait l’intention d’intégrer l’OTAN!

    • « Mais à quoi ça sert d’avoir une base navale sur un lac? »

      A amarrer des bateaux? cf: le lac Léman…

      « Eh bien j’imagine même pas la réaction de Poutine si par hasard la Turquie avait l’intention d’intégrer l’OTAN! »

      Euhhh…C’est déjà fait, il me semble…
      http://www.nato.int/cps/en/natolive/nato_countries.htm
      Ah la la! le Cher Leader a du souci à se faire.
      Tu parles d’un buro politik!
      A part ça, quelles sont les nouvelles de la grande république?

      • Est-ce vraiment de ma faute si mes mon Atlas du monde date du paléolithique et que mes dernières info concernant la Turquie furent mises à jour avant 1952? Oui, c’est sûr notre Cher Leader a du soucis à ce faire à propos de son « buro des archives ».

        Sinon de notre coté on observe avec attention ces évènements. Ça peut toujours servir. Et d’après vous, où se jouera le prochain coup?

      • « Et d’après vous, où se jouera le prochain coup? »

        Peut-être une résurgence des Drinkcold…

        Sinon, plus sérieusement, la Syrie reprenant du poil de la bête, quelques actions pourraient voir le jour là-bas. Mais plus vraisemblablement, l’Occident va laisser faire Israël, sauf si ils se prennent une toise (genre 2006), auquel cas on aura droit à un mélange d’Irak et d’Afghanistan.

        Pour ce qui est de l’Afrique du Nord, c’est silence radio, personne n’en parle, tout le monde s’en fout, sauf l’Occident (toujours lui, il faudra bien un jour que je regarde sur une carte pour savoir de quel côté ça se trouve…) mais il fait en sorte que tout le monde regarde ailleurs.

        Reste l’Afrique Noire, là, de forts passages nuageux avec risques d’orages sont à craindre.

        Sinon, en Asie, c’est pas mal non plus. Entre la Thaïlande, la Malaysie qui perd ses avions, la chine qui voit ses habitants se faire massacrer à coups de couteaux par des terroristes sortis de nulle part; et enfin le Japon qui joue les mort-vivants…

        Bof! Reste la Belgique. C’est plutôt tranquille en ce moment, ça cache quelque chose, m’est avis qu’ils ne vont pas tarder à envahir l’Allemagne…

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