Ukraine: les rebelles pleurent leurs morts

Bon ben, j’ai encore disparu pendant un certain temps. Mais je vous écris maintenant d’Ukraine. Vous me pardonnez?

 

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La route reliant Donetsk à Slaviansk, un des principaux bastions des insurgés pro-russes, n’est désormais qu’une longue succession de barrages. Les rebelles font avec les moyens du bord : des pneus, des arbres ou des camions citernes incendiés au préalable sont jetés au travers de la route. Aux barrages rebelles, des enfants et des adolescents préparent des cocktails molotov. « Si les fascistes nous attaquent, on incendie nos barrages », assure un jeune d’une petite vingtaine d’années. Des hommes de tout âge filtrent les voitures. Leurs traits sont tirés, leurs mines renfrognées, leurs visages couverts de suie. L’un d’eux, gourdin en main, s’exclame : « Allez à Karamotsk ! Aujourd’hui, nous enterrons nos morts. Montrez-leur en Occident que ce sont nos enfants qu’on assassine ! ». Dans la ville de Karamotsk, il n’y a pas de signe évident de combats, pas plus de présence militaire ukrainienne. Au pied d’un immeuble décrépi, une septantaine de personnes sont réunies. Le noir est la couleur qui prédomine. Aujourd’hui, ils enterrent un des leurs, tué par les forces loyalistes à Kiev. « Nous étions six dans ma voiture, raconte Igor, un quadragénaire aux yeux rougis par le chagrin. Nous sommes passés en-dessous d’un pont. Les soldats ukrainiens ont tiré sans aucune raison. Maintenant, on enterre mon ami Evgueni. Trois autres ont été blessés. Je n’ai aucune nouvelle d’eux. » Igor prend dans ses bras la femme de son défunt ami, tente de la consoler. « Nous ne sommes pas des combattants. Mais nous allons tous les devenir, pour que nos frères n’aient pas péri en vain », lance-t-il, alors que la colère succède à la tristesse dans ses yeux. Un peu plus loin, c’est Iulia, une jeune fille de vingt-et-un ans qu’on enterre. Danil, du même âge, était avec elle à l’école. « C’était une fille normale. Elle distribuait de la nourriture sur les barrages. Elle n’a jamais touché une arme de sa vie. Quand l’armée a lancé un assaut, elle a fui. Les soldats de Kiev lui ont tiré trois balles dans le dos. » Un attroupement se forme, des journalistes se font légèrement chahuter. Parmi le millier de personnes réunies dans le cortège funéraire, un homme aux allures de Rambo se détache. « C’est donc la démocratie que vous voulez nous vendre, dit-il en apostrophant des reporters occidentaux. Nous n’en voulons pas. Ils ont commencé la guerre, nous la terminerons ! ». La foule applaudit brièvement, avant de porter le cercueil jusqu’à l’Église. En tête de cortège, le drapeau de la République Populaire de Donetsk flotte aux côtés d’une immense croix orthodoxe.

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La guerre ne laisse pas de répit
La cérémonie d’hommage à la jeune fille tuée par l’armée est vite troublée. Au loin, résonnent des détonations et des bruits d’armes automatiques. Militaires et insurgés s’affrontent dans les faubourgs de Slaviansk, à une petite dizaine de kilomètres de là. Les pas se font plus pressants, la foule se disperse, les combattants sautent dans des Mercedes trentenaires. Il se murmure qu’un nouvel hélicoptère de l’armée aurait été abattu. Personne ne peut encore le confirmer. La route principale menant à Slaviansk est encore plus encombrée par les barrages. Il faut montrer patte blanche tous les deux cents mètres. Les amas de pneus se font de plus en plus impressionnants. Ici et là, les restes fumants de barricades témoins des combats des dernières heures. A quelques centaines de mètres des rebelles, l’armée ukrainienne tient à montrer sa présence. Des blindés légers sont mis en travers de la route, des soldats armés de Kalachnikov et de lance-grenades contrôlent chaque véhicule. La situation à Slaviansk est plus tendue que jamais. « Il y eu des combats à quelques kilomètres d’ici, affirme un rebelle au visage recouvert d’un foulard. On les a repoussés, on a même descendu un des hélicoptères qui nous mitraillaient. Par contre, plusieurs hommes à nous ont été touchés. Ils doivent avoir du boulot à l’hôpital ». Accéder à l’hôpital se révèle un véritable parcours du combattant. Il faut tout d’abord zigzaguer entre les barricades et les ornières. Ensuite, il faut laisser passer les combattants d’élites rebelles assis sur des tanks volés à l’armée et les enfants fonçant sur leurs vieux vélos. Mais l’hôpital est facilement repérable. Des dizaines de personnes y affluent, des sacs plastiques remplis de médicaments et de nourriture en main. A l’entrée, un homme à la jambe amputée et au visage recouvert de bandages fume une cigarette. « Nous avons reçu dix blessés, tous dans un état critique, déclare la directrice de l’hôpital. Deux sont morts depuis, dont une femme. Je ne saurais pas vous dire qui était combattant, qui ne l’était pas, nous ne faisons pas la différence ». Dans une pièce voisine reposent quatre hommes, tous dans un sale état. L’un d’eux n’a plus qu’une jambe. Il relève la tête, sur son visage se dessine une grimace de douleur. « Je suis maintenant handicapé. Mais s’il le fallait, je me battrais encore pour défendre notre terre, le Donbass. »

Le Revizor, de Slaviansk

2 réponses à “Ukraine: les rebelles pleurent leurs morts

  1. Heureux de te relire.
    Fais gaffe à toi.
    « Au pied d’un immeuble décrépi, une septantaine de personnes sont réunies. »
    Septantaine?
    Fichtre, cela fait beaucoup!🙂

  2. Salutations!
    Et bonne année à toi.
    Je commente ici puisque je ne peux pas le faire sur Blasting…

    J’ai vu une perle sur ton dernier article, je cite: « « La France sans les Juifs de France, ce n’est plus la France », a sèchement rétorqué notre premier ministre »

    Notre? Tiens donc! Depuis quand est-il ton premier ministre?
    Sinon, cela fait plaisir de te lire. Des mois et des mois que je cours la Toile histoire de savoir ce que tu deviens. Et je te retrouve là-bas…

    Donc si j’ai bien tout compris, les articles sont limités en caractères; avec un peu de chance, pas les commentaires; donc je te pose la question suivante: « Penses-tu que la chute des cours du pétrole et les sanctions prisent par les Etats occidentaux peuvent être à même de mettre la Russie à genou? »
    Ou alors le peuple va-t-il faire corps avec son gouvernement?
    Et ce qui a été valable pour la chute du communisme (l’économie) sera-t-il valable pour la Russie?

    Oui, cela fait un peu plus qu’une question, mais fallait pas commencer… Notre premier ministre! Escroc!😀

    PS. Si tu prends Valls pour ton premier ministre tu vas être obligé de te mettre au Beaujolais…

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